Woodstock en salon
Été 2004. Je suis moniteur dans un camp de jour pour enfants handicapés.
Je n’ai rien d’une mère Teresa. Je suis là parce qu’on me laisse faire le fou, même, qu’on m’encourage à le faire. Puis on me paye pour. Magique. À la fin de l’été, nous allons dans un chalet. La dernière soirée, on fait toujours une espèce de party dans le grand salon. Été 2004, ce fut tout un party. De la musique disco joue dans la radio. Ça bouge un peu, mais pas assez à mon goût. Je vais dans ma chambre et rapporte un CD. Je le mets dans la radio, lève le son. Au premier accord de guitare, les moniteurs reconnaissent la chanson, mais surtout, comprennent ce qui se trame. C’est que du Rage Against the Machine, ça ne se danse pas en ligne.
La grosse guitare, la basse, la batterie embarquent, on entend les premières paroles : «Killing in the name of!» Un regard suffit. Les moniteurs se mettent derrière les chaises de jeunes ne pouvant avancer d’eux-mêmes. Un collègue va fermer les lumières. Le vent fait frapper les branches dans la fenêtre : «Now you do what they told ya! Now you do what they told ya!» Tout le monde est prêt.
«THOSE WHO DIED ARE JUSTIFIED!» Bang! Le trash est lancé. Chaises contre chaises. Tout ce qui peut être bougé bouge. Têtes, pieds, bras. Imaginez. Environ 30 jeunes, âgés entre 12 et 18 ans, en chaise roulante, certains ne pouvant parler, d’autres pouvant à peine bouger les bras. Souvent confinés à passer tout leur temps devant la télé ou infantilisés à cause de leur situation. N’ayant pratiquement aucune expérience «rebelle» qu’un adolescent en moyenne vit.
La montée commence : «Fuck you I wont do what you tell me! Fuck you I wont do what you tell me» L’euphorie! Des ados prisonniers de leur corps, dépendants de la volonté de tout le monde pour faire quoi que ce soit, crient du plus profond de leurs poumons : «Fuck you I wont do what you tell me!» Le chaos! Un beau chaos. La chanson finit. On rallume les lumières. Des cris, des rires, de la vie. Un Woodstock en salon.
Mère Teresa donnait de l’amour, nous on donnait du vrai. Un adolescent, assis ou debout, a ça besoin de crier «Fuck You».