Le bonheur
Parler du bonheur. Tout un contrat! Mon rédacteur en chef m’a demandé si ma chronique pouvait porter sur le bonheur la semaine prochaine. J’ai accepté. À condition de prendre de l’avance cette semaine. C’est large le bonheur, faut prendre le temps. J’espérais juste écrire ma chronique une journée où mon bonheur est heureux. Sinon, je risque d’être plus lourd que Camus en peine d’amour.
Pour ma tite personne, le bonheur, c’est quand on a la tête vide. Vide de plate, de poche, de négatif. Soit parce qu’on est des Ninjas du bonheur et qu’on évite ses pensées noires, qu’on les bloque, les tasse à mesure qu’elles nous passent dans la tête. (Je suis ceinture blanche dans ce domaine.) Ou bien, notre vide est rempli. Rempli de magie et d’ignorance. Enfant, on est heureux par défaut. On ignore souvent encore les tragédies humaines, puis en plus, on se fait remplir la tête de belles histoires de lutins. On est heureux parce qu’on ne sait pas. Et parce qu’on est plein de beau.
Adolescent, quand la réalité embarque, c’est la révolte. La magie laisse place au drame. On sort de la lune. «Quoi!!? Pendant tout ce temps-là il se passait ça dans le monde? Puis au lieu de faire quelque chose, vous me parliez d’histoire de lutins!!?» On explose. On se bat. Comme on a perdu assez de temps dans la magie, on est en révolte 24 heures sur 24. Puis on vieillit. On choisit nos combats. On devient des Ninjas.
L’ironie du bonheur est que plus on s’occupe du sien, plus on peut s’occuper de celui des autres. Avez-vous déjà vu des bénévoles à l’ouvre? Des boules de bonheur! Les meilleures infirmières et préposés aux bénéficiaires que j’ai vus dans ma vie étaient des maîtres Ninjas du bonheur. Les journées où je me sens coupable de tout, j’aurais même pas la force de m’occuper d’une toast prise dans un grille-pain.
Mais c’est pas facile, se garder heureux. C’est épuisant, jouer au Ninja. Éviter les idées noires, en laisser passer quelques-unes pour avancer. Méditer assis sur une tulipe pour faire revenir notre bonheur. Certains abandonnent. Ils serrent leur costume de Ninja, mettent leur pyjama. Ils redeviennent des enfants, se gardent ignorants, la tête pleine de magie. «Parle-moi pas de ça, je veux pas le savoir! Obama y est là, tout est beau, tout va s’arranger. Tasse-toi, je veux regarder Le Banquier.»