J'ai rien à dire
J’ai rien à dire. Rien. C’est-tu grave? En tout cas, c’est nouveau. Ça doit être parce que je suis bien. Je ne suis pas en maudit contre des comportements ridicules de notre belle espèce humaine. Je ne suis pas amer de ne pas comprendre. Je ne suis pas jaloux de ne pas être capable. Je suis juste bien. Ou mort. Je ne suis plus sûr. Attendez. OK. Le pouls est bon.
Il y a au moins mille histoires qui vaudraient la peine d’être dénoncées, d’être critiquées, d’être épluchées. Mille drames, mille crimes, mille tragédies qui vaudraient la peine que j’y pose mon jugement ô combien pertinent. Mais là, y’a rien qui m’atteint. C’est peut-être le chalet, le lac. Mes nièces qui se chicanent le plus gros morceau de melon d’eau, José Gonzalez qui me fredonne son air dans les oreilles. Peut-être la roche de crack que j’ai fumée. Je suis innocent!
Ma nièce m’a forcé. Comment dire non à une enfant de quatre ans aux cils battants?
Je dis que je suis bien, mais ce sont des balivernes. J’ai peur. (À noter que la dernière fois que le mot «baliverne» a été mentionné dans un journal, c’était probablement en 1786 alors qu’on pouvait lire : «Une femme aurait guéri un malade sans l’aide de Dieu : BALIVERNES! Brûlez-la!»)
J’ai peur. J’ai peur d’être trop bien. J’ai peur de perdre mon antenne à conneries. Ma petite colère d’adolescent qui a compris une grande vérité il y a à peine deux minutes, puis qui écoure tout le monde comme si c’était une évidence planétaire.
J’ai peur de devenir bien au point que la seule chose qui m’offusque soit le prix des cendriers en stainless chez Wal-Mart. Si un jour j’écris une chronique sur le sujet, de grâce, venez me donner des taloches à la figure. Vous méritez mieux. Puis, en plus, je fume même pas.
Dans le fond, j’envie ces personnes qui sont perpétuellement bien. Qui s’offusquent des petites choses de la vie. Qui sont dans un abri blindé contre le sort de l’humanité. Parce qu’entre vous et moi, je ne vaux pas mieux qu’elles. Être conscient ne change pas le monde, les actions changent le monde. Puis, côté actions concrètes, j’en ai autant que la dame au service à la clientèle avec son cendrier en stainless. Bref, j’ai pire que rien à dire. J’ai rien de fait.