Une jeunesse qui ne se révolte pas…
C’était une autre époque, sur une autre planète, les étudiants qui embrassaient les thèses de l’extrême gauche ou de l’anarchie plongeaient irrémédiablement dans la clandestinité.
Les yeux et les oreilles du régime surveillant le pays les guettaient partout pour les mettre hors d’état de nuire. Sans adresse et personne, ou presque, en qui ils pouvaient faire confiance, ces révolutionnaires étaient mis au ban de la société.
On ne les voyait qu’à la nuit tombée, mais jamais deux fois à la même place. Ces empêcheurs de tourner en rond avaient l’allure messianique d’hommes résignés et prêts au sacrifice suprême. Au pire, ils disparaissaient à jamais sans laisser de traces, au mieux, ils croupissaient dans les geôles du régime.
Quand on avait la chance de rencontrer ces oiseaux de nuit, on constatait qu’ils avaient une aura et étaient entourés d’admirateurs. Souriants et bien sapés, ils avaient le verbe acerbe contre le système. Alors que le commun des mortels avait une peur bleue du plus petit comparse du régime, eux, ils insultaient la tête de l’État sans ménagement.
La nuit, ils nous passaient des écrits interdits et leurs discours révolutionnaires étaient sans concession. À les entendre, certains finissaient par croire que la république n’était qu’à un coin de rue, tellement ils réduisaient le régime, d’apparence féroce, à un simple épouvantail qui ne devait sa survie qu’à la peur, la corruption et la baraka.
Ces objecteurs de conscience honnissaient toute forme de pouvoir. Ils juraient de changer de paradigme, de briser les chaînes et de modifier le cours de l’histoire pour servir l’humain!
Parce qu’ils incarnaient la fierté de la citoyenneté au milieu d’un océan de sujets, plusieurs étaient prêts à suivre ces militants extrêmes même en enfer pour faire au moins une fois l’expérience de la vie debout. Hélas, leur entourage grouillait de fanatiques, des staliniens de la pire espèce! Allergiques à toute discussion démocratique, ils intimidaient leurs adversaires, de quoi refroidir les ardeurs de l’indigné moyen!
Après les discours enflammés, de retour dans le réel, au milieu de la foule aliénée, sous l’emprise de médias aux ordres des puissants et le regard méprisant d’une élite enchaînée, plusieurs jeunes déchantaient. Le travail de sape du régime a enterré toute velléité de changement et le jeu du chat et de la souris a fini en faveur du prédateur.
Les plus chanceux de ces révolutionnaires choisirent l’exil, alors que d’autres perdirent la raison dans les geôles, là où les staliniens devinrent des capos, voire des tortionnaires! Certains succombèrent aux sirènes de l’argent, et un nombre indéterminé croupit dans le silence de l’oubli ou dans la brume de l’alcool, du jeu et de la déchéance.
Que de temps est passé et, avec le recul, on comprend qu’une jeunesse qui ne se révolte pas jusqu’au bout est une génération perdue!