Les enfants de l'agent orange

«Je suis si content qu’elle soit avec nous», affirme Ngô Thanh Thong, un travailleur de la construction, en poussant le fauteuil roulant de sa fille Loan, 10 ans. La jeune fille paraît pourtant en avoir cinq. Ses jambes sont si petites qu’elle ne peut marcher. Quatre thérapeutes stimulent ses muscles pour les revigorer. «Elle fait des progrès chaque jour», expli­que son père, optimiste.

À l’école spécialisée de Thanh Tam, comme 200 au­tres enfants, Loan reçoit une attention particulière de la part des sœurs qui gèrent l’endroit. Des docteurs, des bénévoles et des donateurs aident aussi au fonction­nement de l’établissement. L’école est située dans la ville portuaire de Da Dang, à 760 km au sud de la capitale vietnamienne, Hanoï.

Loan est une victime de l’agent orange, ce nom de co­de donné au défoliant que les Américains ont jeté sur le pays lors de la guerre du Vietnam. L’herbicide contenait un taux élevé de dioxine, un agent hautement toxique pour l’homme. Le père de Loan n’a pas combattu lors de la Guerre américaine» comme on l’appelle ici. Malgré tout, le sol et la terre où il vit, dans le sud du Vietnam, près du fleuve Mékong, sont encore pollués par la dioxine.

Les scientifiques croient que ceux qui ingèrent des aliments contaminés par l’agent orange sont plus susceptibles de développer des cancers, mais aussi de transmettre des molécules contaminées à leur progéniture.

À Da Nang, les jeunes victimes ont accès à trois autres écoles spécialisées, en plus de celle de Loan, toutes régies par l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange. Mais en visitant deux d’entre elles sans l’autorisation du gouvernement, on remarque que nombre d’enfants sont étendus sur le sol tandis que les plus aînés brûlent des bâtons d’encens dans les temples bouddhistes.

Quel avenir réserve-t-on à ces enfants? «Je ne sais pas s’ils pourront écrire un jour à cause du peu d’éducation qu’ils reçoivent ici», avoue un bénévole allemand. Pendant le week-end, les sœurs de Thanh Tam montent sur leurs motos et se rendent dans des endroits reculés, près du fleuve. Là, elles rencontrent des parents qui ne savent pas comment conjuguer avec les malformations de leurs enfants. Ceux-ci pourront recevoir les soins d’une infirmière locale payés par les sœurs et le gouvernement. «En campagne, parler de l’agent orange est encore délicat. Les gens ont peine à croire qu’ils ont encore à composer avec des con­­-séquences de la guerre», raconte une des sœurs de Thanh Tam.

La vie à l’hôpital
Jo et Tim – c’est ainsi qu’ils souhaitaient qu’on les appelle lors de notre rencontre – sont arrivés à l’hôpital quand ils étaient bébés. Les garçons de 13 ans ne connaissent pas leur famille. Tout ce qu’ils connaissent du Vietnam, c’est le 3e étage de l’hôpital pour enfant Tu Du de Hô-Chi-Minh-Ville.

L’agent orange a déformé leur visage et les deux enfants ne peuvent parler et entendre convenablement. Derrière des portes closes, des douzaines de fœtus déformés sont gardés dans des bocaux, pour la recherche sur les effets de l’herbicide. De leur côté, Jo et Tim aiment la visite des enfants «normaux» de la ville. Ils souhaitent un jour pouvoir les rejoindre.

Ménage à Da Nang
Pendant la guerre du Vietnam, la plupart des produits chimiques, comme l’agent orange, étaient stockés à l’aéroport de Da Nang. Petit à petit, des ingénieurs américains font le ménage à fort prix, en brûlant le sol à 300 degrés Celcius. Même si l’accès à l’endroit a été interdit à Métro pour des «raisons sécuritaires», des habitants de l’endroit se rendent sur place pour cueillir des fleurs de lotus ou pour pêcher dans des zones pourtant contaminées. Encore peu de gens savent que le niveau de dioxine y est 400 fois plus élevé qu’ailleurs dans le pays.