Soutenez

Comprendre l'anorexie

Qu’est-ce qui fait qu’une jeune fille qui réussie tout ce qu’elle entreprend arrête un jour de manger ? Est-ce la faute aux vedettes rachitiques ou aux publicités vantant les mérites d’un régime ? C’est ce que tente d’élucider le Dr Jean Wilkins dans son livre Adolescentes anorexiques. Métro s’est entretenu avec celui qui a fondé la section de médecine de l’adolescence au CHU Sainte Justine en 1974 et qui est aussi l’un des seuls pédiatres spécialistes de l’adolescence à s’occuper exclusivement des jeunes anorexiques.
 

Est-ce que l’on connaît bien l’anorexie ?

On la connaît de mieux en mieux, mais on ne la connaît pas encore en entier. On doit toujours essayer de trouver des causes, il y a surement une composante biologique que l’on ne connaît pas encore totalement.
 

Le culte de la minceur véhiculé dans notre société est-il un facteur qui contribue à développer l’anorexie ?

J’ai toujours questionné l’importance de la minceur chez une adolescente anorexique. La cause principale chez les adolescentes, est qu’elles éprouvent des difficultés à accepter les transformations qui s’opèrent par la puberté.
 
Je ne peux pas dire que ça n’a aucun impact, mais ce n’est pas la cause principale qui fait que mes patientes vont développer une anorexie et nécessiter des soins en milieu hospitalier. Ça peut entraîner des comportements alimentaires restrictifs chez certaines personnes, mais ce n’est pas suffisant pour les conduire à un niveau de gravité qui les mène à l’hospitalisation.
 

Qu’est-ce qui pousse une personne à devenir anorexique?

Chez mes patientes, il y a toujours l’identité qui pose problème. Elle ne savent pas qui elles sont, elles ont toujours été ce qu’on a voulu qu’elles soient. Il y a une fragilité chez elles qui fait que leur conduite alimentaire restrictive comble leur vide intérieur qu’elles ressentent. Ça devient comme une drogue.
 

Est-ce que la maladie est plus fréquente à notre époque ?

Depuis les années 1990, je vois environ le même nombre de cas par année. Entre 1980 et 1990, je suis passé de 40 cas par année à 150 cas. Est-ce parce qu’il y en a plus ou est-ce parce qu’on les détecte davantage ? Je crois que c’est une combinaison des deux. Il doit y avoir plus de cas si on tient compte de l’ensemble des troubles de la conduite alimentaire, c’est-à-dire les formes légères ou plus graves. Mes patientes sont les cas les plus sévères et depuis 1995, personnellement, le nombre de cas est resté le même.
 

Quel est le profil type d’une personne anorexique ?

Mes petites patientes ont 15-16 ans. Elles sont de belles petites filles qui n’ont jamais causé de problèmes et qui décident un jour de réduire leurs apports caloriques. Elles cessent de s’alimenter elles perdent du poids et il y a un engouement pour cette conduite. Certaines d’entre elles ont déjà reçu des remarques qui ont blessé : «fais attention, tu vas devenir grosse comme ta tante», par exemple. Mais il faut qu’il y ait une fragilité [chez la personne] pour que cette parole enclenche quelque chose.
 

Est-ce que certains milieux favorisent l’apparition de cette maladie ?

Les programmes d’excellence scolaire sont un refuge pour mes petites patientes. Dans le domaine du sport, j’avais plusieurs patientes du milieu de la gymnastique. C’était juste après Jeux olympiques de 1976, alors tout le monde rêvait de voir leurs filles devenir Nadia Comaneci. Après, ça s’est étendu. J’en ai [qui proviennent] du milieu de la natation, beaucoup de la nage synchronisée, du patinage artistique, du hockey, du basket et du ballet. Mais encore là, il faut qu’il y ait une fragilité de l’identité.
 

Quelles sont les difficultés particulières au traitement des patientes anorexique ?

Cette conduite restrictive les comble, elles sont bien là-dedans. Le moment où elles perdent le contrôle et où elles reprennent du poids leur semblent un échec. Elles ont eu besoin de l’anorexie comme refuge. Les sortir de là, c’est les amener dans le vide. Elles doivent trouver qui elles sont. Elles doivent se rebâtir, accepter leurs formes.
 

Qu’est-ce qui caractérise votre approche thérapeutique ?

L’accueil. Il faut les accueillir, créer un lien avec elles et essayer de comprendre le sens que revêt cette maladie à ce moment de leur vie. Après, on chemine dans le temps et la surveillance médicale. C’est important comme pédiatre de les ramener à leur corps et de leur faire prendre conscience que leur anorexie a des répercussions sur leur corps. Leur montrer que leurs mains sont froides, que je n’entends pas leur tension artérielle, que leur rythme cardiaque est bas, qu’elles n’ont plus de menstruations.
 

Sur combien de temps s’étalent le traitement de cette maladie ?

Entre la première fois ou l’on voit la patiente jusqu’au moment où on lui donne son congé, il faut calculer quatre ans.
 

Est-ce qu’on peut guérir l’anorexie ou est-ce que le poids restera une préoccupation toute leur vie ?

On peut en guérir. J’ai des patientes pour qui cette maladie est vraiment derrière elles. 75% des filles qui commencent à l’adolescence règlent le problème à la même période. Il y a 15 %-20% qui évoluent vers la chronicité.

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.