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Anomalisa: Conte de la folie extraordinaire

Photo: Paramount pictures

Le magicien Charlie Kaufman, connu pour avoir signé le scénario de l’éternel, oui, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, crée de nouvelles étincelles avec Anomalisa. Une animation pour adultes où de grandes personnes en petit format cherchent l’amour, un sens au quotidien, à la vie, à tout ça, tout en perdant pied dans le procédé.

Un homme respecté débarque dans un hôtel de Cincinnati. Il est l’auteur de Comment puis-je vous aider à les aider?, un manuel pratique ayant fait fureur auprès des employés spécialisés dans le service à la clientèle. Le lendemain, il doit donner une conférence sur le sujet. Mais il est las, dérouté, incapable de se concentrer. Sa vie tombe en miettes. Et puis, dans cette ville où il passe une nuit, il y a une fille… Enfin, il y a déjà eu une fille. Et s’il essayait de voir si elle y est encore? S’il y a toujours quelque chose entre eux?

Dans cette œuvre en stop-motion, qui arrive sept ans après Synecdoche, New York, son premier film en tant que metteur en scène, Charlie Kaufman fait équipe avec le réal trentenaire Duke Johnson. Leur récit animé se caractérise par une attention hallucinante aux infimes détails. Décor capital de cette comédie dramatique douce-amère, la chambre d’hôtel est reproduite avec un réalisme parfait. On trouve le petit séchoir incrusté dans le mur. Les brochures conseillant les attractions les plus commerciales d’une métropole («N’oubliez pas de visiter le zoo!» «Et de goûter au chili!»). Les boutons sur le téléphone avec les petits symboles différents, mais qui renvoient tous à un seul endroit : la réception. L’eau de la douche, jamais à la bonne température.

Cerise sur le gâteau : toute la valse du «check-in», de l’arrivée, est recréée avec une extrême précision : vos clés monsieur, votre valise monsieur, votre étage monsieur, votre chambre monsieur.

Présenté deux jours de suite au festival de Palm Springs, en Californie, Anomalisa a généré un solide «bourdonnement» (lire : un grand buzz). Lors de la présentation à laquelle nous avons assisté, il y avait de la fébrilité dans l’air. Un nouveau Kaufman, ce n’est pas rien. Quand un employé du festival a annoncé qu’en plus, il y aurait un Q&A après, plusieurs «Woooh!» se sont fait entendre.

Le film s’est déroulé dans tout son humour, sa tristesse et son étrangeté. Mais en entendant les rires sporadiques, parfois épars, on s’est dit que certains spectateurs étaient… déroutés. Pas vrai? La modératrice de la période de questions-réponses qui a suivi la projection a confirmé cette impression. «En apprenant qu’Anomalisa était une animation, j’ai cru qu’on irait complètement ailleurs, a-t-elle déclaré au micro. Mais en fait, c’est très contenu comme film. Et même émouvant! Je ne m’attendais pas à ça… mais j’ai adoré!»

«Donc, vous vous attendiez à ce que je fasse quelque chose que vous n’aimeriez pas», a rétorqué du tac au tac Charlie Kaufman. Il a souri après. Mais on sentait qu’il était peut-être un peu tanné de ce type de réflexion, ou de ses variantes : ce n’est pas ce à quoi vous nous avez habitués. C’est bien moins éclaté. C’est… différent.

Oui, ça l’est. Et le scénariste et coréalisateur sait pourquoi. «Parce que ce n’était pas destiné à être un film animé!» À la base, a-t-il rappelé, son Anomalisa était une pièce de théâtre radiophonique. «Mais j’aime prendre une chose et trouver comment la transposer dans une autre forme.»

Pour passer des ondes à l’animation, il lui a fallu faire preuve d’une précision maniaque. Le personnage principal, cet homme qui perd ses repères, ses moyens et ses certitudes, «est en fait une poupée de 12 pouces. Ce qui équivaut à 6 pieds dans le “vrai monde”. Et tout est proportionnel à lui», a confié son coréalisateur, Duke Johnson. Imaginez le travail. Surtout que le film compte, pour citer les mots de la modératrice, «une scène dont tout le monde parle. Une scène de sexe». Où tous les gestes d’amour de fin de soirée arrosée sont recréés, en stop-motion, dans un grand souci de réalisme : les cheveux des personnages qui s’accrochent, leurs petites maladresses, les vêtements qu’ils enlèvent… pas forcément élégamment. «Ç’a pris six mois à animer! s’est exclamé le coréalisateur. C’était un grand défi. Surtout que, à partir du moment où les personnages entrent dans la chambre, la scène se déroule en temps réel. On a passé des lunes à en parler, à tout préparer.»

Notons ici que ce bijou de film sort en salle la semaine prochaine au Québec. Loin de nous l’idée de vous imposer quoi que ce soit. Mais on serait quand même tentée de dire «courez». Courez comme court le protagoniste d’Anomalisa dans les couloirs de cet hôtel oppressant, à la fois diablement ordinaire et incroyablement étrange. Si on arrive au même endroit, vous aurez vécu un périple vraiment unique.

«J’ai été inspiré par le syndrome de Fregoli. Un trouble paranoïaque qui pousse celui qui en est atteint à croire que tous les êtres humains, sauf lui, sont une seule et même personne.» -Charlie Kaufman, scénariste et coréalisateur

Un gros kick

Comme l’ont rappelé Charlie Kaufman, Duke Johnson et la productrice, Rosa Tran, lors de la présentation du film à Palm Springs, l’équipe n’a pas réussi à amasser «les fonds nécessaires pour faire Anomalisa de façon traditionnelle». C’est pourquoi le trio a lancé une campagne de 60 jours sur la plateforme de socio-financement Kickstarter. La productrice a raconté avoir même distribué des tracts dans les rues, au ComicCon, pour inciter des donateurs à investir dans ce fou projet. À la fin du générique, ces généreux amoureux de cinéma sont tous remerciés. Des dizaines et des dizaines et des dizaines de noms défilent pendant des dizaines de secondes. «C’est le mien!!! LÀ!» s’est exclamé un jeune spectateur à nos côtés. Le même qui en entrant dans la salle, a lancé, extatique: «J’ai TELLEMENT hâte de voir ce film!» Émouvant.

https://www.youtube.com/watch?v=DT6QJaS2a-U

Anomalisa
En salle le 15 janvier

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