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Jagmeet Singh et les limites du rêve canadien

Jagmeet Singh et les limites du rêve canadien
Photo: Josie Desmarais/MétroLe chef du NPD Jagmeet Singh

Le chef du NPD Jagmeet Singh est le premier chef de parti fédéral racisé à se présenter comme candidat aux élections canadiennes. Cet événement est perçu par certains comme un exemple du «rêve canadien», mais comment se traduit-il en réalité pour le potentiel premier ministre?

Double standard

Selon le spécialiste en communication politique Éric Montigny, le NPD a connu des reculs partout au Canada depuis l’arrivée de Jagmeet Singh. Il remarque cependant une couverture positive du parti politique dans les médias. Cette couverture ne se transmet pas dans les intentions de vote, soulève-t-il.

En 2017, un sondage d’Angus Reid rapportait que près de 44 % des Canadiens ne voteraient pas pour un chef de parti sikh qui porte un turban et un kirpan.

Selon un sondage de CTV en février 2019, seulement 6,1 % des électeurs considéraient que Jagmeet Singh était un chef de parti éthique comparativement à 23,2 % pour May, 21,4 % pour Scheer, 16,9 % pour Trudeau et 3 % pour Bernier.

Pour la journaliste et chercheuse en droit Azeezah Kanji, ces chiffres prouvent qu’il existe un double standard.

«Malgré le scandale de corruption de SNC-Lavalin sous Justin Trudeau et le fait que Scheer ait parlé à un rassemblement néonazi des vestes jaunes, Jagmeet Singh est considéré comme un leader non éthique comparativement à ces deux leaders qui ont beaucoup de scandales sous le bras», somme-t-elle.

Elle remarque aussi que Jagmeet Singh a beaucoup été questionné sur l’extrémisme sikh «parce qu’il est racisé et de confession sikhe» alors qu’Andrew Scheer n’a pas beaucoup été questionné par rapport à ses liens avec l’extrême droite.

Pour le réalisateur et producteur d’origine indienne Amar Wala, cet épisode était douloureux à voir.

«Le fait qu’on lui a demandé de dénoncer le terrorisme lors de ses premières entrevues, c’est quelque chose que je n’aurais jamais pensé voir à la télévision nationale. Ça a donné le ton à la campagne qu’il mène actuellement; il doit prouver sa loyauté au Canada en tant qu’homme racisé .»

Prouver son appartenance canadienne

Le réalisateur torontois se dit déçu et triste de voir que le chef de parti doive constamment justifier le port de son turban et sa place en tant que chef du NPD.

«En entrevue, je l’entends beaucoup plus justifier sa place en tant que chef de parti que parler de sa plateforme», juge-t-il.

Selon l’équipe de communications du NPD, le candidat reçoit souvent des questions biaisées portant sur la religion durant ses entrevues.

C’est aussi ce que remarque la professeure Annette Henry, spécialisée en éducation multiculturelle à l’Université de Colombie-Britannique. Elle remarque qu’il est constamment interrogé sur son turban et qu’on le questionne différemment des autres candidats. Elle perçoit la publicité de Jagmeet Singh pour le Québec sans son turban comme un effort pour montrer aux électeurs qu’il est comme eux.

Nous avons vu quelque chose de similaire avec Obama, qui devait montrer son certificat de naissance pour prouver qu’il était vraiment américain. – Annette Henry

«Il y a toujours un fardeau supplémentaire imposé aux personnes racisées quand il faut démontrer leur ressemblance avec les personnes blanches», soutient-elle.

Résister au système ou pas

Annette Henry estime qu’il est difficile pour une personne racisée de tenir un discours qui dénonce le racisme systémique. Le candidat qui porte un signe religieux a annoncé dernièrement qu’il ne contesterait pas la loi 21 en justice contrairement à Justin Trudeau, qui a été plus ferme à cet égard.

Pour la militante antiraciste Safa Chebbi, cette position montre les limites de l’ascension des personnes racisées dans les sphères du pouvoir. «Lorsque tu arrives à une acceptabilité sociale, tu dois défier certaines images et tu dois te blanchir au maximum au point parfois de délaisser un peu ton combat et montrer que tu es très ouvert dans ta perception.»

Azeezah Kanji est du même avis. « Je ne crois pas qu’on puisse survivre très longtemps dans le système politique si on est une personne racisée qui dénonce le racisme […] Ce que nous avons maintenant, c’est plutôt de la tokenisation », renchérit-elle.

Pour Amar Wala, la campagne de Jagmeet Singh démontre qu’il est difficile d’être une personne racisée en politique. «Ça me confirme que le multiculturalisme au Canada est très fragile», conclut-il.