Merveilleuse santé privée
Je le redis, le modèle québécois n’a pas que des mauvais côtés. En effet, c’est au Québec que l’on taxe le plus la consommation (TVQ), subventionne le plus, avec des fonds publics, les écoles supposément privées et les entreprises souvent milliardaires qui jouissent aussi des taux d’impôt réels sur le revenu les plus bas de toute l’Amérique du Nord. Après ça, on se demande pourquoi on a une grosse dette publique et des services publics sous-financés qu’on doit tarifier afin que le monde ordinaire paie pour les vaches sacrées et sacrantes consenties aux gros et aux grands de la province et du pays.
C’est pas fini mes amis. Au Canada, c’est le Québec qui fait le plus de place à la santé privée (La Presse, 23 avril 2010), que l’on attend le plus pour voir un médecin… dans le régime public s’entend (La Presse, 28 juin 2011) et qui a les dépenses en santé par habitant, les plus faibles au Canada (Le Devoir, 29 octobre 2010). Et pour s’assurer d’être la province qui dépense le moins en santé publique, l’inénarrable Jean Charest vient d’annoncer des compressions additionnelles de 800 M$, principalement en santé et en éducation (La Presse, 17 septembre 2011).
Pour rire du monde, comme toujours, ils ont claironné : «Le gouvernement assure que la population n’écopera pas.» Désespérant! Qu’il coupe donc, juste pour voir, 800 M$ de subventions annuelles aux entreprises en disant : «Les affairistes n’écoperont pas.» Ou en annulant, comme le fait l’Ontario, les 400 M$ de subventions publiques versées annuellement aux écoles privées en claironnant : «Les étudiants des écoles privées n’écoperont pas.»
Ce que j’aime avec le privé en général, et en santé privée en particulier, c’est sa grandiose compassion pour l’être humain et le bien commun. Par exemple, prenons le cas de deux édifiantes publicités de cliniques privées parues récemment dans La Presse qui disaient : «Votre santé n’attend pas» et «Votre santé ne peut attendre? Votre bien-être vous inquiète?» Ça veut dire que si vous êtes malades et que vous allez vous faire soigner dans le système public, il y a de bonnes chances que vous n’en sortiez pas ou que, à force d’attendre, que vous n’y entriez pas vivants. La solution est toute simple : baisser les impôts des riches et des entreprises et, pour le gouvernement conservateur de Stephen Harper, il faut absolument «investir» des milliards de dollars dans les «services» militaires et construire de nouvelles prisons. Pour financer ces «services» corporatifs, militaires et pénaux, il n’y a pas vraiment de problème pour le futé ministre fédéral Vic Toews : on n’a qu’à couper dans le gras. «À Québec de couper dans ses programmes sociaux», qu’il a dit très sérieusement (Le Devoir, 8 octobre 2011). Pas si original que ça le ministre Toews car c’est ce que Charest fait depuis qu’il est en poste. Laissez-moi vous dire que ça va continuer de plus belle si vous élisez le tandem d’affairistes François Legault et Charles Sirois. Et, comme le démontrait clairement le dossier du Journal de Montréal du 3 août 2010 intitulé «Pour se faire opérer par le même médecin : 18 mois au public, 2 semaines au privé», voilà la preuve irréfutable que le privé est nettement plus efficace que le public, n’est-ce pas? Le même médecin fainéant dans le public se métamorphose et est transcendé lorsqu’il traverse la rue de l’hôpital public pour aller travailler dans sa clinique privée. Cherchez l’erreur! Il ne peut vous recevoir dans le public mais si vous payez, alors là, il va vous recevoir sur le champ : «Votre santé ne peut attendre», comme ils disent.
Oui, la santé privée est nettement meilleure, comme l’a dit l’économiste très prisé par les journalistes et par les politiciens, Marcel Côté de Sécor, dans son article du CA magazine (Comptables agréés) du mois d’août 2011. Il y militait pour «la mise sur pied d’un réseau de santé privé parallèle». M. Côté peut être considéré comme un économiste «modéré» puisqu’il suggère seulement un système de santé privée en parallèle et non en remplacement du régime de santé publique qui continuera de s’occuper, dans la mesure du possible, des patients qui n’ont pas les moyens de s’offrir le privé et les cas trop lourds qu’il faut laisser à la charge de l’État. La devise des cliniques et des hôpitaux privés est : «Dehors les chiens pas de médaille!» En passant, l’ami Marcel Côté est actionnaire de la clinique et hôpital privé Rockland MD qui reçoit beaucoup d’argent public de l’hôpital Sacré-Cœur (Le Devoir, 16 août 2011) entre autres. Hum, hum! Pas si objectif et désintéressé que ça le petit monsieur, comme tous ceux qui militent pour moins d’État et plus de privé.
Après les clowns préconisés par la ministre libérale des Aînés, Marguerite Blais, pour amuser les vieux dans les CHSLD (Le Devoir, 21 mai 2009) et les œuvres d’art pour instruire les malades et parfois les mourants, qui sont parqués «gratuitement» au CHUM (La Presse, 8 juin 2010), voilà que la très sublime productrice Denise Robert, qui carbure aux fonds publics, et qui, outrée d’avoir attendu très longtemps à l’urgence de l’hôpital Sainte-Justine avec sa fille, a, dans un élan infini de bonté, convoqué et réuni ses amis importants avec comme résultat que le Cirque du Soleil fera bientôt son entrée aux urgences de Sainte-Justine ainsi que Cineplex qui y présentera des films (La Presse, 30 septembre 2011). Fantastique. On va attendre encore, parfois 20 heures, à l’urgence mais en étant entretenu sur vidéo par des artistes du Cirque du Soleil et les petites vues de Cineplex qui vont alors avoir droit à de la publicité gratuite qu’ils nous présentent comme de la compassion. Et après, ça s’auto-proclame lucide.
La démarche de Mme Robert et sa gang de grosses pointures est futile, risible et intéressée car elle ne règlera en rien le problème de fond des urgences de nos hôpitaux publics qui en est un d’attente inhumaine et parfois mortelle qui devrait être déclarée carrément illégale. Faut arrêter de niaiser le monde en saupoudrant notre système de santé public d’insignifiants gadgets afin de masquer et de camoufler les problèmes véritables : Qu’on se le dise, notre système de santé publique tue! Et comme le disait une psychologue experte dans La Presse du 15 avril 2011 : «Mieux vaut être riche et en santé.» Vous m’en direz tant!
Pour vous remontez le moral, je vais encore une fois terminer par une note positive. Il est vrai que le gouvernement Charest va couper un autre 800 M$ dans nos services sociaux mais n’oubliez pas qu’il va allonger des milliers de dollars en fonds publics afin d’aider des «entrepreneurs» (ceux qui créent supposément de la richesse) à construire un hôtel de «luxe» pour chats et chiens à Montréal (La Presse, 7 mai 2009).
Le gouvernement a considéré cet hôtel privé guindé pour chats et chiens comme un «investissement structurant», ce que ne sont pas pour nos élus les fonds publics qui sont «dilapidés» dans notre système de santé publique qui sert juste à soigner du monde ben ordinaire qui n’a pas les moyens d’aller se faire dorloter dans des cliniques médicales de luxe privées. Ça aide les bonzes à récupérer en toute quiétude s’ils savent leur chat bien au chaud dans son hôtel particulier cinq étoiles du Vieux-Montréal et qu’il prend ses trois repas par jour pendant qu’ils se rétablissent dans leur chambre privée dorée.
Avec la progression fulgurante de la santé privée, c’est pour bientôt que l’on aura dans nos médias écrits et parlés des publicités du genre : «Faites-vous opérer aux oreilles et obtenez un traitement pour ongle incarné gratuit» ou «Faites-vous opérer aujourd’hui et payez seulement dans un an». Et une autre pub qui chanterait : «10 000 points Air Miles lors de votre prochain scan.» Enfin, pourquoi pas une publicité d’une clinique privée qui dirait en gros titres : «Si la vie vous intéresse…»
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.