Lisée: miser sur l’effet de surprise
QUÉBEC — Il est tard le soir du 7 octobre 2016, au palais des congrès de Lévis. Jean-François Lisée vient d’être élu chef du Parti québécois, en coiffant le favori pressenti dans la course. Une poignée de journalistes prend un verre dans un restaurant adjacent quand soudain M. Lisée vient s’assoir avec eux, détendu, souriant, pour parler politique et lâcher quelques blagues.
Encore une fois, il surprend. Pourra-t-il refaire le même coup, surprendre le soir du scrutin, le 1er octobre, alors que son parti est au plus bas dans les sondages actuellement?
Jean-François Lisée naît le 13 février 1958 à Thetford Mines. Dès son jeune âge, il s’intéresse aux communications et à 15 ans, il milite déjà au Parti québécois, dans l’exécutif de Frontenac, et il collabore au quotidien indépendantiste Le Jour.
Le journalisme l’appelle. Il sera à l’emploi de La Presse canadienne, puis devient pigiste à Paris et correspondant à Washington. Il publie alors un ouvrage de référence sur les rapports difficiles entre le mouvement souverainiste et l’administration américaine, «Dans l’oeil de l’aigle», qui lui procure une grande notoriété.
Au Québec, le tonnerre gronde. En 1990, c’est la mort de l’Accord du lac Meech, le gouvernement Bourassa se laisse porter par la vague indépendantiste, mais finit par s’en détourner et échoue dans sa tentative de renouvellement du fédéralisme, avec le référendum sur l’accord de Charlottetown.
Jean-François Lisée publie alors coup sur coup «Le Tricheur» et «Le Naufrageur», critiques décapantes des années Bourassa. Dès lors, la voie est tracée. Il devient en 1994 conseiller du chef péquiste Jacques Parizeau, qui est élu premier ministre et fonce en vue de tenir et gagner un référendum sur la souveraineté.
M. Lisée est un des grands stratèges du Oui, qui passe tout près de l’emporter en octobre 1995. Dans les heures qui suivent, M. Parizeau démissionne et son conseiller s’en va servir Lucien Bouchard, qui lui succède. Son influence d’éminence grise est redoutée dans les cénacles péquistes et déplaît à certains élus, dit-on à l’époque.
En 2004, après la défaite du gouvernement péquiste, Jean-François Lisée devient directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) jusqu’en 2012. En cette année électorale sur fond de crise étudiante, il se lance dans la mêlée pour la première fois à titre de candidat péquiste, circonscription de Rosemont, dans l’équipe de Pauline Marois.
Élu au sein d’un gouvernement minoritaire, M. Lisée accède enfin au saint des saints: Pauline Marois le fait ministre, aux Relations internationales et à la Métropole, des portefeuilles qui correspondent bien à sa nature de touche-à-tout.
Le règne est bref toutefois. Le PQ est renvoyé dans l’opposition en avril 2014, Mme Marois fait ses adieux et une course à la direction s’amorce. M. Lisée est pressenti pour se lancer, mais sans appuis importants, il se désiste, devant le rouleau compresseur de Pierre Karl Péladeau, le magnat de la presse devenu aspirant chef.
Plutôt isolé, M. Lisée dira alors que le parti veut vivre son «moment PKP», une remarque cinglante qui laissera des traces.
Patience. À titre de porte-parole aux services sociaux dans l’opposition, il signe quelques bons coups en faisant notamment reculer le ministre Gaétan Barrette. Puis, coup de théâtre, PKP démissionne en mai 2016, à peine un an après avoir été élu.
C’est reparti. Est-ce enfin le moment Lisée?
Son collègue Alexandre Cloutier part pourtant favori, mais les couteaux volent bas. Une sortie sur les réseaux sociaux de l’imam controversé Adil Charkaoui, favorable à la position de M. Cloutier sur la laïcité, est interprétée par le rival Lisée comme un «appui» et constitue un des moments décisifs dans la course.
De même, sa proposition de repousser un référendum sur la souveraineté à 2022, un éventuel deuxième mandat, fait mouche chez les militants.
Jean-François Lisée arrive au sommet du parti pour lequel il a si longtemps oeuvré le 7 octobre 2016. Lui-même admet qu’il devra se faire connaître de l’électorat. La «lune de miel» du nouveau chef dans les sondages n’a pour ainsi dire jamais vraiment eu lieu.
«Une marche à la fois, regardez-nous aller», plaide-t-il, en brandissant d’autres sondages suggérant que deux Québécois sur trois souhaitent des réinvestissements en santé et en éducation, au diapason des engagements du PQ.
Autre surprise, M. Lisée nomme vice-chef Véronique Hivon, une valeur sûre dans l’opinion publique, et joue la carte du rassemblement, en ramenant notamment l’ancien député Jean-Martin Aussant, à défaut d’avoir pu s’allier avec Québec solidaire en vue du scrutin.
Cependant, le miracle ne s’est pas encore accompli. Il reste toutefois une machine bien mobilisée, de nombreux militants, des coffres bien garnis… et le facteur surprise. En campagne électorale, il peut être fatidique, mais quand on est en troisième position, suffit-il pour renverser la tendance déclinante dans les intentions de vote et supplanter les autres partis?
Jean-François Lisée devra retrouver «le chemin des victoires», sinon le point culminant de son engagement au sein du mouvement souverainiste pourrait se solder par son chant du cygne.
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Jean-François Lisée en bref
Né le 13 février 1958 à Thetford Mines.
Licence en droit. Maîtrise en communication de l’UQAM.
Conjoint de Sylvie Bergeron. Il est père de cinq enfants nés d’unions précédentes.
Élu pour la première fois le 4 septembre 2012.
Chef du Parti québécois depuis le 7 octobre 2016