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Affaire Meng: Trudeau trop «naïf», soutient Scheer

Affaire Meng: Trudeau trop «naïf», soutient Scheer
Photo: Adrian WyldAdrian Wyld / La Presse Canadienne

OTTAWA — Le dilemme cornélien dans lequel est plongé le Canada dans l’affaire Meng Wanzhou est le résultat de l’«approche naïve» adoptée par le premier ministre Justin Trudeau face à la Chine, a estimé jeudi le chef conservateur Andrew Scheer.

L’entrepreneur canadien Michael Spavor et l’ancien diplomate Michael Kovrig sont détenus depuis lundi à Pékin, un peu plus d’une semaine après l’arrestation de Mme Meng par le Canada, à la suite d’une demande des autorités américaines. Les procureurs américains veulent poursuivre pour fraude la numéro deux du géant chinois des télécommunications Huawei.

Les deux Canadiens détenus sont quant à eux soupçonnés d’avoir «participé à des activités mettant en danger la sécurité nationale» de la Chine. Le Canada n’a toujours pas obtenu l’accès consulaire aux deux Canadiens, a confirmé une source gouvernementale qui a requis l’anonymat.

Andrew Scheer estime que le gouvernement libéral doit durcir le ton face à Pékin plutôt que de poursuivre avec son approche «naïve». Le chef de l’opposition officielle croit que le premier ministre Trudeau doit prendre le téléphone et s’entretenir directement avec le président Xi Jinping.

Selon M. Scheer, la mauvaise gestion du dossier chinois par Ottawa commence notamment par l’indécision de M. Trudeau quant à savoir si Huawei devrait être autorisée à fournir sa technologie pour les réseaux 5G de prochaine génération au Canada. Les États-Unis prétendent que Huawei est un organe des services de renseignement chinois et devrait être interdit.

Contrairement aux ministres à Ottawa, le chef de l’opposition officielle s’est par ailleurs dit convaincu que l’arrestation des deux ressortissants canadiens constitue une mesure de représailles liée directement à l’arrestation de Mme Meng. Une thèse que n’a pas hésité à adopter l’un des principaux conseillers économiques du président américain Donald Trump, jeudi. «Bien sûr que c’est le cas! C’est la stratégie classique des Chinois», a déclaré Peter Navarro, principal conseiller commercial du président, en entrevue à la chaîne Fox Business.

Les lacunes de la loi sur l’extradition

De nombreuses questions ont été soulevées au sujet de la légitimité de l’affaire Meng lorsque le président Trump a déclaré cette semaine qu’il serait prêt à intervenir personnellement si cela pouvait l’aider à conclure un accord commercial avec la Chine. La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, doit se rendre à Washington vendredi, avec le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, pour s’entretenir avec leurs homologues, le secrétaire d’État Mike Pompeo et le secrétaire à la Défense James Mattis.

De leur côté, des experts estiment que le monde entier prendra conscience des lacunes profondes du système d’extradition au Canada avec l’affaire Meng. Donald Bayne, un avocat spécialisé dans ces affaires, soutient que la loi canadienne sur l’extradition n’accorde aux juges aucun pouvoir discrétionnaire — ce qui signifie que pratiquement tout le monde peut être extradé, peu importe la faiblesse de la preuve contre l’accusé dans l’autre pays.

Un de ses clients, Hassan Diab, avait été extradé vers la France il y a plusieurs années relativement à l’attentat à la bombe dans une synagogue de Paris en 1980. Or, le juge d’Ottawa présidant l’affaire d’extradition avait reconnu que la preuve était trop faible pour mener à une condamnation au Canada. La cause avait cheminé six ans dans le système judiciaire canadien avant l’extradition de M. Diab en France.

En janvier dernier, alors que M. Diab avait passé des années dans une prison française, le parquet a abandonné toutes les accusations contre lui, faute de preuves, et il est rentré au Canada. Me Bayne estime que le Canada risque maintenant de payer pour les lacunes de son propre système, car il se trouve pris bien malgré lui au beau milieu du conflit commercial qui oppose la Chine et les États-Unis.

Une monnaie d’échange?

Robert Currie, professeur de droit international à l’Université Dalhousie, à Halifax, croit lui aussi que l’affaire Diab illustre les failles du système d’extradition du Canada, qui serait trop favorable à la Couronne.

«Même les pays auxquels nous faisons confiance, dotés de systèmes judiciaires reconnus, peuvent conduire à des « poursuites politiques » — cela est clair dans l’affaire Diab», a estimé M. Currie. «Et c’est certainement une possibilité dans le cas de Mme Meng, après avoir entendu les propos du président Trump selon lesquels elle serait une monnaie d’échange.»

La ministre Freeland a d’ailleurs suggéré mercredi que Mme Meng pourrait utiliser la remarque du président Trump afin de contester son extradition.

L’ancien ambassadeur du Canada à Pékin de 2012 à 2016 croit aussi que la Chine pourrait tenter de faire une offre à Ottawa pour libérer MM. Kovrig et Spavor en échange de la libération de Mme Meng. Guy Saint-Jacques soutient qu’il a été lui-même étroitement impliqué dans une affaire quelque peu similaire il y a quelques années.

En 2014, le Canada avait arrêté l’homme d’affaires chinois Su Bin, résident permanent au Canada, à la suite d’une demande d’extradition présentée par les États-Unis. M. Su a finalement été extradé aux États-Unis, où il a plaidé coupable en 2016 pour complot dans le but de voler des secrets militaires américains, et il a été condamné à 46 mois de prison.

Or, un mois après l’arrestation de M. Su au Canada, les autorités chinoises avaient arrêté les Canadiens Julia et Kevin Garratt, que Pékin a accusés d’espionnage et de vol de secrets militaires. Les Garratt vivaient depuis 30 ans en Chine, où ils tenaient un petit café et travaillaient dans le domaine de l’aide humanitaire chrétienne. La Chine a finalement libéré les Garratt après deux ans de calvaire.

«C’était clair — et j’ai été directement impliqué dans les discussions: les Chinois voulaient échanger les Garratt contre Su Bin», a soutenu M. Saint-Jacques. «Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises. J’ai répété que nous ne pouvions rien faire: nous étions liés par le traité d’extradition entre le Canada et les États-Unis. Mais en vain: ils ne voulaient rien entendre, ils ont continué à faire pression.»

Me Bayne a suggéré que la ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, pourrait toujours bloquer l’extradition de Mme Meng, même s’il s’agirait alors d’une première au Canada, selon lui. Mais considérant les enjeux de cette affaire, il croit possible que Mme Wilson-Raybould intervienne. Des ministres sont déjà intervenus dans des affaires d’extradition mais uniquement pour imposer des conditions, soutient Me Bayne. De telles interventions ont eu lieu par exemple dans le cas où l’individu doit être envoyé dans un pays où la peine de mort est en vigueur.

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