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Pas de honte à préférer le bonheur

Photo du chroniqueur Frédéric Bérard avec titre de sa chronique, In libro veritas
Photo: Métro

Un dimanche pluvieux et sans histoire. Aucune attente envers la ville ou la vie. Une marche inopinée sur St-Denis, direction nulle part. Un arrêt à un magasin pour animaux, histoire d’en rajouter à une collection de balles déjà absurde par son nombre.

– Tiens, il est joli, le petit toutou Mira, je le prends, svp.

La préposée, excitée comme si j’étais devenu propriétaire d’un orphelinat à chiots:

– C’est vrai? Ah merci! Merci beaucoup! Au nom de Mira, MER-CI!

– C’est rien du tout, la moindre des choses, quand même, c’est Mira 🙂

– Vos chiens sont des chiens Mira aussi?

Ayant à l’esprit la face de mes deux rebelles déjantés:

– Hilalala, si vous saviez comme ils sont indisciplinés, pas certain qu’on rendrait service à personne, surtout pas si mal voyant…

Elle rit. Et allez savoir pourquoi, ce petit deux minutes en canne m’a mis drôlement de belle humeur. Merci à la communion de l’amour animal, celui qui en transcende bien d’autres.

Prochain stop au Pain perdu, petite perle découverte la semaine précédente avec ma fille. Gentillesse inouïe. Le proprio, Yannick, m’installe à la table extérieure face au trottoir. Je lis les journaux français tout juste achetés avec, en bonus, deux couples de Français aussi vocaux que de belle humeur. Truc contagieux, encore une fois. À la réception de mon plat, les quatre, sans exception, me lancent un sympa et poli «bon appétit». Comme si j’étais leur invité. Brève conversation. Putain, le monde est heureux. Je m’apprête à sortir, Yannick me rattrape pour l’au revoir.

– Ça roule bien, vos trucs?

– On ne peut se plaindre! On a été fermés pendant si longtemps, du fait de la pandémie. Alors malgré la pénurie de main d’œuvre, on fait de notre mieux, et on est contents.

– Ça paraît, c’est cool ici, merci.

– Je suis ouvert depuis 24 ans. Faut profiter, vous voyez?

– Pleinement. Merci et à bientôt!

Sur le mur de briques d’un des édifices adjacents, on y voit la mention «LE CIEL EST PARTOUT!». Fou quand même, quand on y pense, à quel point les artistes te font réaliser les évidences inconnues.

Dans une boutique de BD, un peu plus loin, le gars à la caisse est tout sourire. La discussion s’engage sur l’état des lieux, côté bandes dessinées, québécoises et autres. Lui explique que je suis un fan fini de celles mettant en lumière les essais, bios et romans classiques. 

– Ça fonctionne à plein, je vous jure. Excellent pour la culture générale. Et je suis d’accord avec vous, ce sont de petits bijoux.

En sortant, après avoir acheté trois trucs de philo sympa, j’en remarque une que j’avais loupée: Réchauffement climatique: tout n’est pas fini!

Bon ben, dans ta pipe, Bérard le catastrophiste. Y a de l’espoir. Ou du moins, certaines personnes y croient encore. C’est ça de pris. 

Deux trottoirs plus loin, deux morveux avec un méga caniche royal. Magnifique. Il me sent, ou plutôt sent l’odeur de mes labradors lascars.

– Il s’appelle comment?

– Moka! 

Le regard de la pureté, bonté pure. Loyauté. Ce qui me rappelle que je voyais ce matin même une vidéo d’un chien amputé d’une patte et atteint d’un cancer, et dont la famille a profité de ses derniers mois afin lui faire le plus beau des voyages, côte californienne. Les yeux dans la flotte. Bye Moka. 

Stand à limonade, parlant de bonheur. Le gars me lance, derechef :

– Je vous lis dans le Métro!

Mal à l’aise comme souvent, me dépêchant de changer de sujet:

– Ah cool, et votre nom?

– Jacques!

– C’est du Sud de la France, ce léger accent?

– Non, du Liban. Et je suis moitié Palestinien, aussi.

– Quand même.

– Ça fait de moi quelqu’un de résilient, vous imaginez?

– Fort bien, oui. 

– Si les gens s’intéressaient un peu plus aux autres, ils sauraient à quel point nous sommes bien, ici. Vous voulez une limonade?

Délicieuse. 

Autre stop à une nouvelle librairie. Je fais le plein d’Hannah Arendt. Quelle femme incroyable. Si celle-ci et Camus avaient réussi une progéniture commune, le monde serait déjà sauvé. Une bio des Stones, une autre, dans la besace. Une préposée ultra souriante, sans raison manifeste. La vie est bonne. 

Et quel intérêt à raconter ceci? L’autobiographie ne révèle-t-elle pas le grotesque de la volonté de puissance, comme l’écrivait Kundera? 

Bien entendu. 

Mais reste qu’il y a plus à aimer chez l’homme que l’inverse, dixit Camus. Ce que m’a rappelé, en sommes, ces rêveries d’un promeneur solitaire (et ordinaire), sauce Plateau.

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