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Chronique: un Cheuf nommé François Legault

Le premier ministre François Legault
Le premier ministre québécois, François Legault Photo: Josie Desmarais/Métro

En classe en début de session, discussion sur l’un des arrêts de principe de l’histoire constitutionnelle nationale : Roncarelli c. Duplessis. Comme à chaque année, cette incontournable décision oblige, pédagogiquement parlant, une mise en contexte: l’affaire Coffin, le refus du droit de vote aux femmes, la corruption effrénée, la chasse aux communissssses et aux intellos (des joueurs de piéééno!), sa gestion d’impénitent autocrate (retirer sans appel le permis de restauration à Roncarelli, jugé trop près des Jéhovah), son contrôle du clergé (vive la laïcité!), faire voter les morts et, surtout, le terrible destin des Orphelins de Duplessis, victimes de faux diagnostics médicaux visant à les faire passer pour «fous». L’idée derrière cette monstrueuse machination? Un calcul tout duplessiste : refuser publiquement les transferts fédéraux en matière d’éducation, pour siphonner les mêmes montants par la porte de derrière, cette fois issus des enveloppes monétaires en santé mentale. Un grand défenseur de la Nation québécoise, pas de doute. 

En concluant l’exposé, je soulevai, comme à l’habitude, la mise en garde suivante : méfiez-vous des chefs d’État ou gouvernement qui s’auto-proclament «Cheuf». Leur arrogance du pouvoir en vient, quasi-invariablement à porter atteinte, au moins minimalement, à l’État de droit et son essence. 

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À titre de ministre péquiste polyvalent ou pendant qu’il croupissait dans l’opposition, François Legault m’attirait une certaine sympathie. Rien à voir avec les compétences ou l’étoffe, bien entendu, les bourdes de l’entrepreneur devenu politicien témoignant assez aisément d’une incompréhension du rôle de l’État. Pensons à son idée, inique, de « bulletins de performance » imposés aux écoles. Ou encore le refus de climatisation en lieux de santé, jugé trop dispendieux. On rigole encore d’ailleurs de son rapport sur le jour 1 de l’indépendance du Québec ou, comme par magie, un fric tombé du ciel (bleu, il va sans dire) allait assurer des surplus dignes d’Alice au pays des merveilles (Legault a depuis renié ledit rapport, le tout au nom d’une savante, et calculée, profession de foi fédéraliste).

S’il attirait une certaine sympathie, donc, celle-ci relevait davantage de traits de caractère lui étant propre : une bonhommie certaine, sauce bienveillance, laquelle détonnait assez aisément des personnages à la Charest et Couillard. Ceci explique partiellement, d’ailleurs, le pourquoi de sa nette victoire de 2018. Exit, l’arrogance libérale, et bienvenue le bon gars. 

Dès son arrivée au pouvoir, ce dernier allait se montrer rassembleur. À grands coups d’euphémisme, il tentera, avec un vif succès, de ménager la chèvre et le chou : «une loi modérée», dira-t-il de la Loi 21. Des gens « un peu racistes », s’objectera-t-il du bout des lèvres de la présence de fachos sur ses médias sociaux. On en viendra ainsi à lui pardonner ses bévues, dont certains émanaient directement de la dernière campagne électorale : confondre les concepts de base les plus élémentaires en matière d’immigration, pourtant l’un de ses fers de lance. «Les Québécois ne s’attendent pas à ce que je gagne Génie en herbes!», de s’exclamer le prochain premier ministre. Une c**** de chance. «Nous, au Québec, on veut de l’immigration qui vient d’Europe, mais aussi de la France.» Ben coudonc. À Infoman, à la question «Qui a dit que les Canadiens-français formaient un peuple sans histoire?», un Legault décontenancé, ignorant probablement le (lourd) passé de Lord Durham, devait répondre, bêtement : «Un méchant».

Malgré ce, le gars demeurait sympa. Mais c’était avant les deux dernières semaines. Celle de la politique de la division, là où il impose aux Québécois de choisir entre être «woke» ou «Duplessiste», les 35 % de Québécois.es faisant forcément partie, dixit Legault, de la première catégorie. Avant aussi, les 18 mois de gouvernance par décret. Avant qu’il prétende incarner par sa seule personne les valeurs de la nation. Avant que ces spin doctors appellent les journalistes, dont bibi, afin de se rétracter sous menace «d’être dénoncé par le premier ministre en conférence de presse de cet après-midi.» Avant aussi des sondages stratosphériques, où le néo-cheuf auto-proclamé raflerait assurément une centaine de centaine de sièges.

En bref, si François Legault faisait jadis un peu honte, il fait maintenant un peu peur. À la démocratie et l’État de droit. Mais qu’importe : «Toué, tais-toué!», m’aurait sommé le Cheuf. 

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