Dominic Champagne: Le citoyen avant l'artiste
Il est metteur en scène et dramaturge. Il a travaillé pour le Cirque du Soleil, pour la télévision et a fait la mise en scène d’un spectacle à partir de la vie d’Yvon Deschamps. Mais cette année, Dominic Champagne s’est fait connaître sous un nouvel angle: celui du citoyen engagé. Il a pris d’assaut les conseils municipaux et rassemblé la communauté artistique pour demander un moratoire sur l’exploration des gaz de schiste. Métro s’est entretenu avec l’artiste et, surtout, le citoyen.
Pourquoi avez-vous décidé de vous impliquer dans le dossier des gaz de schiste?
Je vois un développement au Québec, mais je vois aussi un dépérissement. Et je pense que prendre le risque de transformer la vallée du Saint-Laurent en une zone de smog, une zone semi-industrielle, qui risque de contaminer les nappes phréatiques, sans trop savoir au nom de qui et pour quel profit on fait ça, ça m’a apparu un peu louche.
Aussi, peut-être par envie de faire mon devoir de citoyen. J’ai élevé trois enfants, j’ai tenu une compagnie de théâtre à bout de bras, j’ai une carrière qui a exigé beaucoup de mon temps depuis 25 ans, puis à un moment donné, à 45-50 ans, je réalise que j’ai beaucoup reçu dans ma vie, je suis un gars privilégié, donc c’est aussi l’envie de redonner à mes concitoyens, de faire mon travail d’honnête citoyen.
Est-ce que vous pensez que cela fait partie du rôle d’un artiste, de s’impliquer, d’être mobilisé?
Je pense que c’est le devoir de tout le monde, de tous les citoyens. Je pense que ma contribution est juste, bonne et utile. Je souhaite que 2012 soit une année où les citoyens s’engagent davantage.
Est-ce que vous trouvez que les gens se mobilisent assez au Québec?
Je pense qu’il y a encore beaucoup de confort et d’indifférence dans la société dans laquelle on vit, mais je suis très heureux de voir aussi qu’il y a une mobilisation. Il y a deux semaines, le Canada est allé jusqu’à ne pas respecter des ententes internationales en se retirant du protocole de Kyoto… On revient sur notre parole, on se démet de ça, et je trouve que c’est honteux. Alors, quelqu’un appelle un rassemblement: on était 200 à la place du Canada pour dénoncer ça. Et je me disais: «Mon Dieu, c’est pathétique qu’on ne soit que 200», alors qu’à un coin de rue, les centres d’achats étaient plein de monde, et que c’est la folie de la dépense et de la consommation. Et là, les gens sentent qu’ils sont à la bonne place. Je pense qu’il y a quelque chose qui cloche.
Y a-t-il tout de même de l’espoir par rapport à notre avenir?
Quand j’avais 15 ans, le grand slogan était «No future». Et il y a des héritages de ça. Aujourd’hui, j’ai 50 ans et, tout à coup, il y a des possibilités d’avenir qui s’ouvrent, dans un monde où on est inquiet de l’avenir. On nourrit une inquiétude, qu’elle soit plus ou moins catastrophique à divers degrés.
Quand je vois qu’on touche à des choses aussi sacrées que l’eau, l’air, la terre, le paysage, parce qu’on fait du développement économique, moi je dis: vous avez tort. Je ne suis pas contre le développement économique, je suis un entrepreneur. Chaque aventure que je fais est une entreprise nouvelle. Je suis pour le succès, je suis pour le profit, mais je suis aussi pour une certaine dose d’humanité, de base de partage, et des fois, je trouve qu’on a tendance à l’oublier.
Qu’est-ce qui vous choque le plus dans le dossier des gaz de schiste?
La question de la vérité. Parce que ça m’écoeure de me faire mentir en pleine face par des professionnels qui sont payés pour mentir et pour mettre au point les plus beaux mensonges possibles. Par exemple, l’industrie gazière et le gouvernement se sont dit: bon, les «chialeux» ne veulent pas qu’il y ait de gaz de schiste, donc on va faire croire à la population qu’on les écoute et on va décréter un quasi moratoire. Alors là, présentement, dans l’opinion publique, si on faisait un sondage, je suis à peu près persuadé que les gens pensent que c’est un presque moratoire et qu’il n’y a rien qui se passe.
Je suis témoin, au village, de la formation de faux comités de citoyens qui se préparent à aller dire qu’ils sont pour le gaz de schiste et qu’ils représentent les citoyens. Tout ce que je demande, c’est qu’on ait un débat honnête, franc, sur les réels enjeux. Qu’on puisse faire voir le prix à payer. S’il y a une richesse à tirer de ça, quel est le prix à payer et est-ce qu’on est prêt à payer ce prix-là collectivement?
Considérez-vous que votre mobilisation a aidé la situation?
Absolument. Je pense que les citoyens sont à la fois très fragiles et très puissants là-dedans. Je suis sûr qu’il y a un éveil très fort qui s’est produit, qui continue de se produire. Cela révèle toutes sortes de belles valeurs, un attachement à la terre, un esprit de conservation. Dans la vallée du Saint-Laurent, il y a des gens qui disent: c’est important pour nous de protéger la qualité de notre air, c’est plus important que d’avoir un nouvel écran plat le mois prochain dans le sous-sol pour écouter le baseball. Ce sont des choix, mais des beaux choix.
Qu’est-ce qui reste à faire dans le dossier des gaz de schiste?
Tout reste à faire, parce qu’il n’y a rien de décidé. Je pense que c’est important de dire que rien n’est réglé. On peut penser que ça fait partie de la stratégie du gouvernement d’avoir commandé une étude pour calmer le jeu. Parce qu’il y avait une grogne sérieuse, en plus de la grogne sur la corruption.
Que pensez-vous de la question des faibles redevances que touche le gouvernement par rapport au profit de l’industrie gazière?
Ne jouer que sur le terrain des redevances, ça veut dire: ok, alors à quel prix es-tu prêt à vendre ton âme? À 12%? À 15%? À quel prix es-tu prêt à faire en sorte que la vallée du Saint-Laurent ait 20 000 puits qui vont créer du smog, libérer du méthane? Tout n’est qu’une question d’argent. Moi je dis: mettons le projet en entier sur la table et faisons une étude où on pourra le voir dans son ensemble, avec des sources et des avis crédibles. Si tout est fabriqué, je n’avale pas ces couleuvres-là.
Est-ce que votre engagement a une influence sur votre art?
Oui. C’est sûr que je suis très habité par ça, et je suis très riche de toutes sortes d’expériences. Et j’ai envie d’incarner ces préoccupations-là. Parce que le spectacle, le théâtre, c’est un lieu où il y a un esprit collectif.
Qu’est-ce qui vous attend en 2012?
Je suis en train d’organiser un rassemblement le 22 avril, pour le Jour de la Terre, pour qu’on vienne dire notre indignation à l’égard de ceux qui procèdent sans respect pour les valeurs qu’on partage.
Le mouvement que je veux lancer le 22 avril, c’est que les gens s’engagent à amener deux personnes, qui vont s’engager à trouver deux personnes, jusqu’à ce qu’on soit au moins 100 000. Je crois qu’il faut prendre la rue. Les Arabes nous ont fait une démonstration, et je pense qu’il faut tirer des leçons. Il faut s’inspirer de ce retour d’un esprit démocratique, d’une soif de démocratie. Ils ont quand même réussi, en prenant la rue, à faire tomber des dictatures qu’on croyait immuables. Alors 2012: un printemps québécois!