Statut social et danse poteau
Ce dimanche, le Journal de Montréal présentait dans ses pages l’histoire d’une grand-mère de 43 ufns s’adonnant à la danse-poteau avec sa fille de 24 ans et sa petite-fille de trois ans. Le portrait, nuancé et sans jugements, nous permettait de découvrir une entrepreneuse audacieuse, Julie Marois, qui a fondé deux écoles de danse-poteau, une à Drummondville et une à Granby, après avoir découvert ce sport il y a trois ans. Sa fille, Lissa Parent, fait partie du corps professoral. «C’est bon pour l’estime et le dépassement de soi-même», explique-t-elle. La photo présente les trois générations de femmes installées sur une barre verticale en habits d’entraînement. La fillette, visiblement heureuse, est entourée de sa mère et de sa grand-mère, visiblement en forme.
Ce que les lecteurs semblent avoir retenu, à la lumière des commentaires qui suivent l’article et d’autres glanés sur les réseaux sociaux, est un peu différent. «Avouez que ça fait drôle de lire « Mme Marois » dans un article sur le pôle dancing», exprime Paterson 81, comme si l’exercice de la danse poteau, qu’il soit récréatif ou commercial, retirait aux femmes qui s’y adonnent le droit au respect. «Pourquoi pas la danse à 5$, tant qu’on y est? Belle éducation, “de génération en génération”…», pense pour sa part Ernest Ungureanu. Sur Twitter, un lecteur a qualifié la photo décrite plus haut de «trashiest family photo ever».
Bien sûr, on ne peut pas faire abstraction du fait que la danse poteau soit associée, dans l’imaginaire collectif, aux bars de danseuses. Le fait d’initier une fillette de trois ans à une activité à connotation sexuelle peut dès lors susciter le malaise. Mais nulle part dans l’article est-il question de sexualisation. «Nos chums sont contents. Ça fait de beaux partys», plaisante tout au plus la grand-mère. Cela peut signifier plusieurs choses. Nos chums sont contents de nous voir nous émanciper. Nos chums sont contents que nous soyons en forme. Nos chums sont contents que nous fassions de beaux spectacles. Et oui, possiblement, un clin d’œil au caractère sensuel de cette activité à laquelle s’adonne de plus en plus de madames-tout-le-monde.
Personnellement, comme féministe, je souhaite que les femmes s’affranchissent davantage de ce que leurs chums pensent ou de ce qui les rend heureux. Mais, comme féministe aussi, je trouve encore plus important de respecter le choix des femmes et leur autonomie à prendre des décisions différentes de celles que nous aurions prises pour nous-mêmes.
Dans le cas qui nous intéresse, ce n’est pas tant le choix de s’adonner à la danse-poteau qui semble poser problème. De plus en plus de femmes – et d’hommes – s’adonnent à ce sport qui offre de nombreux défis physiques et qui semble donner des résultats impressionnants sur le tonus. La Fédération internationale de pole dancing souhaite même voir cette discipline de plus en plus organisée être reconnue par le Comité international olympique.
Ce qui teinte notre jugement sur cette famille, c’est l’association entre une activité associée aux bars de danseuses et le jeune âge de la grand-mère, qui évoque une maternité adolescente – associée à la pauvreté* – qui se reproduit de génération en génération. Ce que l’on voit, dans cette situation, c’est l’inexorable sort d’une fillette destinée à être mère avant l’âge de 20 ans, avec pour compétence la capacité à faire des pirouettes sur une barre verticale. Le bout où la grand-mère a démarré sa propre entreprise, le fait qu’elle s’émancipe, qu’elle semble avoir trouvé un sens à sa vie, sont exclus de notre esprit.
Cette histoire confirme à sa façon une étude publiée en mai dernier qui révélait que le «slut-shaming», le fait d’intimider ou d’humilier une femme en vertu de son comportement sexuel réel ou perçu, avait plus avoir avec les jugements de classe qu’avec le dénigrement d’une sexualité débridée.
En gros, selon cette étude qui s’est penchée sur le comportement de jeunes femmes dans un dortoir de collège américain, les filles se stigmatisent entre elles pour affirmer leur statut social. On attend dès lors des filles de bonnes familles qu’elles aient une sexualité «propre», du moins en apparence, et des pauvres qu’elles aient une sexualité décadente. Il n’est donc pas étonnant que nous ayons de la difficulté à imaginer madame Marois et sa descendance s’adonner à la danse-poteau pour des motifs qui ne seraient pas associés à la sexualité. Et s’ils l’étaient – une femme a aussi le droit de s’adonner à la danse poteau pour son plaisir sexuel ou pour gagner sa vie – ils seraient alors la confirmation d’une association fortuite entre statut social inférieur et sexualité libérée. Ça augure mal pour l’émancipation des femmes.
Quand nous rions à la fois de la sexualité et de la pauvreté de certaines personnes, nous accomplissons bien peu. Nous ne faisons que nous conforter dans notre propre statut social. Après tout, la sexualité est quelque chose d’intime, qui ne regarde que l’individu qu’elle concerne, alors que la pauvreté est le plus souvent reproduite par un système auquel nous participons tous. J’ignore ce qui nous fait tant rire dans tout ça.
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* L’idée n’est pas ici de présumer du statut financier de la famille. De la même façon que la danse poteau est associée aux bars de danseuses, la maternité hâtive évoque la pauvreté. Selon le Ministère de la Santé et des Services sociaux, les jeunes filles provenant de milieux défavorisés sont 17 fois plus nombreuses à devenir mères avant l’âge de 20 ans.