Culture
21:30 4 octobre 2012 | mise à jour le: 5 octobre 2012 à 09:50 temps de lecture: 10 minutes

Frédéric Beigbeder: «L’amour, le seul combat qui reste»

Frédéric Beigbeder: «L’amour, le seul combat qui reste»
Photo: Denis Beaumont/Métro

Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, Frédéric Beigbeder a choisi d’adapter son propre roman, L’amour dure trois ans, dans lequel il met en scène son alter ego, Marc Marronnier. Un auteur qui divorce de sa femme, tombe follement amoureux de l’épouse de son cousin et change (plus ou moins) de vie et de philosophie.

Rencontre en tête-à-tête avec le controversé écrivain français.

Monsieur Beigbeder, vous avez dit : «Certaines personnes se mettent au saut à l’élastique, moi je me suis mis au cinéma.» C’était plus stimulant, plus excitant, plus épeurant aussi?
En fait, le cinéma, c’est un saut sans élastique. C’est ça, le problème! Lorsque j’ai décidé de faire ce film, j’étais à un moment de ma vie où j’avais l’impression de tourner en rond. Dans tous mes livres, j’écris la même histoire : celle d’un affreux cynique qui tombe amoureux et qui se voit alors obligé de remettre son pessimisme en question. Je voulais changer de langage. Le film, ça reste la même chose, mais avec un vocabulaire différent.

Vous ouvrez votre film avec des images d’archives d’un auteur que vous adorez, Bukowski, qui dit : «L’amour est comme la brume qui disparaît à la première lueur de réalité.» Trouvez-vous que c’est l’écrivain qui a le mieux décrit l’amour?
Oh! Il y a quand même William Shakespeare qui passe avant! Mais je trouve que la phrase de Bukowski résume ce que j’ai voulu dire dans le livre. De même que, dans un roman, on place souvent une phrase en exergue, j’ai voulu présenter mon film. Si je fais d’autres films, je mettrai toujours un écrivain qui dit quelque chose au début. C’est une façon de rendre hommage à quelqu’un qui a dit la même chose, mais en mieux! (Rires)

Le «héros», Marc Marronnier, dit que «l’amour est un combat perdu d’avance». Est-ce quand même un combat qui vaut la peine d’être mené?
Bien sûr. C’est le seul combat qu’il nous reste. À une époque où on a fait le deuil des utopies, le seul rêve qu’il nous reste, c’est celui-là. Souvent, on me traite de cynique, mais un cynique n’aurait pas écrit autant sur ce sujet. Je pense que je suis tiraillé entre l’envie d’être amoureux et la lucidité qui détruit l’amour. Si on n’est pas amoureux, autant se flinguer tout de suite. D’ailleurs, c’est ce que le personnage fait au début du film…

Oui. Il voit alors sa vie défiler et il dit : «C’était d’un chiant…!» Est-ce que ça vous est déjà arrivé de voir le film de votre vie? De quoi avait-il l’air?
Je vois souvent ma vie défiler! Ce n’est pas que je tente de me pendre tous les jours, mais comme j’écris beaucoup sur mon expérience, du coup, j’essaye souvent de me souvenir de mon passé. Comme dans mon dernier livre, Un roman français, dans lequel je tentais de me rappeler mon enfance. C’était très difficile, puisque j’avais tout effacé de mon disque dur intérieur. Mais l’autobiographe a cet intérêt-là : faire défiler sa vie devant ses yeux.

Regrettez-vous d’avoir effacé ces souvenirs?
Oui, mais il paraît que c’est normal. Entre 30 et 60 ans, on est amnésique. Et les souvenirs de la petite enfance reviennent, paraît-il, quand on approche de la fin de sa vie. Souvent, les gens de 70, 80 ans vous parlent de choses qu’ils avaient complètement oubliées. J’ai hâte! (Rires) J’ai hâte de me souvenir de ce que j’ai fait quand j’avais 8 ou 10 ans parce que je n’ai que très peu d’images. Mais la littérature nous permet de reconstituer les choses. C’est ça qui me passionne. On voit ça, évidemment, chez Marcel Proust, cette espèce de miracle de la littérature qui fait que, tout d’un coup, des souvenirs disparus réapparaissent. Ou chez Modiano.

Marronnier affirme que «l’amitié entre un homme et une femme, c’est comme l’énergie éolienne. On en parle, on en parle, mais tout le monde sait que ça n’existe pas.» Vous, est-ce que vous y croyez? À l’amitié entre un homme et une femme et non à l’énergie éolienne?
Pas vraiment, non. Ou sinon, seulement si j’ai déjà couché avec elle. Certaines de mes ex ne veulent plus m’adresser la parole, mais il y en a d’autres avec qui j’ai une sorte d’amitié. On est débarrassés de ce truc-là, le sexe, et on peut enfin se parler. Presque comme entre hommes! (Rires) Mais c’est vrai que je suis pourri par la séduction. Comme j’ai toujours envie de plaire, j’ai l’impression que mes amitiés avec les femmes sont biaisées. Soit elles ne me plaisent pas, et j’ai du mal à leur parler, soit elles me plaisent… et je leur mens. C’est emmerdant.

La première femme de Marronnier le quitte pour Marc Levy, ce qui est pour lui une humiliation absolue! Vous, pour qui ne supporteriez-vous absolument pas d’être quitté?
Mmm… Je ne sais pas… Patrick Bruel? Ce qui est amusant, c’est que le personnage de Marronnier est un écrivain qui se prend pour Bukowski et qui vit dans l’ombre de Marc Levy, l’écrivain à l’eau de rose par excellence. En même temps, je trouve que Marc [Levy] a été extrêmement loyal et gentleman d’accepter de jouer son propre rôle dans le film!

Vous avez déjà dit que L’amour dure trois ans était un des titres que vous préfériez parmi tous ceux que vous avez trouvés, parce qu’un «titre doit intriguer et générer des débats». Est-ce que vous avez été surpris des réactions qu’il a soulevées?
Oui! À cause de lui, je suis devenu un gourou de l’amour! Un coach conjugal! Souvent, je suis cité par des magazines féminins qui ne parlent ni de mes livres ni de mon film, mais de ma conception du couple. C’est assez drôle. Peut-être que tout ce qui restera de mon œuvre, ce sera cette phrase. Longtemps après ma mort, les gens diront : «Tu sais bien, comme disait Beigbeder, l’amour dure trois ans!»

Vous avez déjà dit qu’en tant qu’écrivain vous «faites énormément d’efforts pour avoir l’air de n’en faire aucun». Est-ce doublement vrai en tant que réalisateur?
Oui! Et en plus, quand vous faites un film, vous ne devez pas avoir l’air apeuré. Chaque jour, pendant trois mois, vous êtes pris d’une panique absolue en voyant 80 personnes qui attendent qu’on leur dise quoi faire, et la personne qui est censée leur dire quoi faire, c’est vous. C’est une situation d’angoisse totale! Donc… je buvais pas mal sur le tournage. (Rires) Et surtout, je plaisantais beaucoup, alors les acteurs et les techniciens se disaient que, puisque j’avais l’air de prendre ça à la légère, aussi bien faire comme moi et s’amuser. Le film a, du coup, une espèce de légèreté. Et moi, c’est ce que j’aime au cinéma : quand on ne sent pas la sueur.

Le cinéma et la littérature, ce sont bien sûr deux langages très différents. Par le passé, je vous ai entendu citer comme exemples Lolita, de Nabokov et Lolita, de Kubrick, deux œuvres extraordinaires qui se tiennent par elles-mêmes. Mais il y a quand même ce mythe du «film qui est toujours moins bon que le livre». Aviez-vous peur de vous frapper à ce préjugé en adaptant un de vos romans?
Oui. Très peur. Alors j’ai trouvé une solution : c’est que le film et le livre n’ont rien à voir! (Rires) Généralement, les gens qui ont lu le roman avant le film aiment bien le film, alors que ceux qui lisent le roman après n’aiment pas tellement le roman. Ça veut dire que le film condense le livre en apportant d’autres éclairages. Ça me fait très plaisir parce que j’aime beaucoup ce roman. Je l’ai écrit dans un état de colère et de dépression totale et je ne sais pas si je retrouverai un jour un état semblable à celui dans lequel m’a plongé mon divorce. Parce que j’ai été déçu non seulement par l’amour et mon épouse, mais surtout par moi-même. Je m’en voulais beaucoup. Je trouvais que j’avais été escroqué. C’est un court roman, mais c’en est un dans lequel il y a une désillusion terrible, probablement plus que dans tous mes autres livres. C’est un roman de la perte de l’innocence.

À l’écran, vous ajoutez des éléments qui n’étaient pas dans le livre, comme ce couple d’amis qui se marie, ou encore les parents. Leur présence vous permet d’insérer des phrases comme : «Lui? Ce n’est pas mon père; c’est moi dans 30 ans». Est-ce que l’ajout de ces personnages vous a permis de nourrir le récit; de le rendre plus cinématographique?
Oui. Et puis, je regrettais de ne pas avoir mis mes parents dans le livre. Leur présence enrichit l’histoire. Elle montre que les problèmes de Marc Marronnier ne sont pas simplement les problèmes de Frédéric Beigbeder, mais bien ceux d’une génération. C’est la génération qui est née dans les années 1960, avec des parents qui avaient envie avant tout de s’amuser. Je pense que si Marc, comme moi, a des difficultés en amour, ce n’est pas la faute de ses parents. C’est plutôt l’histoire du monde, des années 1960, de cette libération colossale dont ma génération paye aujourd’hui les pots cassés. Ce n’est pas du tout un reproche, c’est une réalité. Vous savez, c’est assez drôle, dans la série Mad Men, on voit un couple très bourgeois qui se disloque. C’est exactement ce que mes parents ont vécu. Je trouvais ça dommage de ne pas en avoir parlé dans le roman, alors hop! J’ai eu l’occasion de le corriger dans mon film! Il y a aussi l’éditrice, un personnage qui m’a permis de me défouler sur le métier d’éditeur.

L’amour dure trois ans
En salle vendredi prochain

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