Culture

Mauvais goût: L’attrait de l’interdit

Mauvais goût: L’attrait de l’interdit
Photo: Martin Ouellet-Diotte/MétroStéphane Crête et Didier Lucier pour la pièce de théâtre Mauvais goût.

Stéphane Crête et Didier Lucien portent sur la scène d’Espace Libre un texte abrasif à des années-lumière du genre comique qui les a fait connaître au grand public. Dans la pièce Mauvais goût, ils repoussent les limites de la transgression dans l’écrin rassurant de la fiction.

La prémisse de Mauvais goût est particulièrement sombre. Dans la banlieue sans nom où ils résident, Patrick et sa bande d’amis n’ont plus de repères. Éprouvant le besoin de donner un sens à leur vie, ils comblent le vide de leur existence à coups de méchanceté et de chantage. Pis, ils entraînent deux adolescents dans leur dérive morale.

«Ils ne se rendent plus compte de ce qui est moral et de ce qui ne l’est pas. Sans connexion avec quelque chose de plus grand qui dicte les actes dans l’existence, les personnages comme les gens d’aujourd’hui essaient de trouver un sens à la vie dans les extrêmes», explique l’auteur Stéphane Crête.

Ce dernier a récité pour la première fois le texte en 2012 au Festival Jamais Lu.

À la sortie, une psychiatre va à la rencontre de Stéphane Crête et lui confirme qu’elle a entendu tous les cas tordus mentionnés au moins une fois entre les murs de son bureau.

«Ça m’a rassuré en tant qu’écrivain, dans le sens qu’on est tous porteurs de ces histoires, même si elles ne proviennent pas de mon entourage immédiat», avoue-t-il.

Étrangement, la pièce n’aurait pu être montée à un meilleur moment.

«En 2012, c’était plus drôle, parce que les situations semblaient un peu farfelues, mais là, c’est pas mal devenu la réalité. Avec les fake news, par exemple, le mensonge fait partie de notre tissu social. On pose moins de questions comme comédien maintenant qu’à la première lecture. À la relecture, on se demandait si ça rejoindrait encore les plus jeunes. En fait, on frappe en plein dans le mille», raconte le metteur en scène Didier Lucien.

L’artiste renoue avec la mise en scène à Espace Libre après le bel accueil de sa création Ai-je du sang de dictateur? en 2017, cette fois-ci en s’entourant de complices de longue date.

La distribution tissée serrée se compose d’anciens collègues de l’École nationale de théâtre ou de productions précédentes comme Sylvie Moreau, Marie-Hélène Thibault et Gabriel Sabourin.

«On est tous liés d’une certaine manière et ça crée un sentiment familial. On s’appuie sur ce lit d’amitié pour avoir confiance entre nous pour interpréter les scènes plus dures», soulève Stéphane Crête.

«Pour amener les gens à observer la déviance, il faut leur montrer que l’espace utilisé est sûr, que les scènes ne sont pas vraies pour accepter leur vérité.» –Didier Lucien, metteur en scène et comédien

Liaisons toxiques
La violence des interactions est d’autant plus inconfortable qu’elle n’est pas physique.

Stéphane Crête a étudié le gaslighting, une forme de manipulation psychologique, pour forger les relations toxiques qui lient ses personnages. «Il n’y a pas de sang, ce n’est pas une affaire de meurtre, car on est beaucoup plus victimes de violence verbale. Ça ne se quantifie pas et tout le monde peut avoir l’impression que ce n’est pas si grave, mais ce type de violence peut nous blesser réellement et profondément», ajoute Didier Lucien.

Le dialogue met notamment en scène un couple rongé par le mensonge.

«Le public a les clés pour savoir quand les personnages mentent ou non, et ça peut être choquant pour lui de voir comment une relation peut se fonder sur autant d’hypocrisie», détaille Stéphane Crête.

Rire jaune
Les artistes croient au pouvoir cathartique de la transgression des lois sociales, tant qu’elle s’exerce dans le périmètre du théâtre.

«C’est comme une grande purge pour le début d’année», avoue l’auteur.

«On aime causer le malaise et l’inconfort, des sensations auxquelles le spectateur n’est pas habitué. On essaie de dégager des zones grises pour que les gens soient toujours sur le qui-vive et ne puissent pas deviner la suite», renchérit Didier Lucien.

«Sans tomber dans le supplice, c’est sûr qu’on va sortir le spectateur de sa zone de confort», assure Stéphane Crête.

Quant à la réception du public, elle reste difficile à prédire. Comme on a affaire à l’humour contagieux de Crête et Lucien, on risque de rire quand même, mais le rire pourrait bien être jaune.

«On ne peut même pas dire si les spectateurs vont rigoler ou s’en aller. Ça se peut qu’on ait des soirées où ça se bidonne, ou rien du tout, dépendant de la façon dont ça les affecte», projette Didier Lucien.

Bien que les comédiens aient la cote auprès des jeunes, notamment en raison de leurs rôles dans la série télé culte Dans une galaxie près de chez vous, le théâtre déconseille la pièce aux 16 ans et moins, «pour des raisons morales».

Les plus curieux pourront approfondir leur réflexion en consultant le journal de création sur le site web d’Espace Libre. Une causerie avec un philosophe est aussi envisagée pour creuser certains thèmes abordés dans la pièce.

Mauvais goût est présentée du 8 au 26 janvier à l’Espace libre.

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