Culture

Coût environnemental de la culture: tournée au vert

Coût environnemental de la culture: tournée au vert
Photo: Getty Images/iStockphoto

Polluante, la culture? Si les arts nourrissent nos âmes et nos cerveaux, l’industrie culturelle a aussi un coût environnemental­, surtout lorsqu’elle prend la route. Pour cette raison, de plus en plus d’artistes s’engagent dans la réduction de leur empreinte­ écologique en tournée. Une démarche qui implique les créateurs et les diffuseurs, mais aussi le public.

«La tournée, c’est mon quotidien, explique au bout du fil Laurence Lafond-Beaulne, membre du duo électro Milk & Bone. Et avec le temps, beaucoup de pratiques se sont mises à me choquer et à me déranger profondément dans nos habitudes de tournée.»

La jeune femme se souvient du moment déclencheur, qui lui a donné l’envie de changer ses comportements. Après un spectacle de groupe, une trentaine de bouteilles d’eau en plastique à moitié bues s’accumulent autour des artistes et des techniciens. À peine ouvertes, elles se retrouvent à la poubelle.

Une scène presque routinière dans le monde du spectacle, mais qui illustre la quantité de déchets que peuvent générer les artistes et leur entourage, sans parler du public.

«C’est super facile d’être insouciant en tournée», poursuit celle qui a parcouru le Québec, les États-Unis et l’Europe avec sa musique.

«Viser la perfection, c’est difficile dans le monde dans lequel on vit. Il faut être fier des petits gestes qu’on fait, mais il faut toujours viser plus loin» –Laurence Lafond-Beaulne, Milk & Bone

Les inévitables bouteilles d’eau, les repas pris dans les établissements de restauration rapide et les déchets que ceux-ci génèrent, sans compter les kilomètres parcourus, en voiture ou en avion : il est effectivement aisé pour un artiste de laisser derrière lui autre chose qu’un ver d’oreille dans la tête du spectateur.

Avec Aurore Courtieux-Boinot, alors étudiante en développement durable et gérante de tournée de La Bronze, et le Conseil québécois des événements écoresponsables, Laurence Lafond-Beaulne a donc créé en 2017 l’organisme ACT : Artistes citoyens en tournée.

Destiné aux artistes qui veulent adopter des comportements écoresponsables, ACT propose des outils simples et invite les créateurs à s’impliquer en trois étapes faciles.

Depuis son lancement, l’organisme a convaincu une vingtaine de musiciens d’adopter des mesures environnementales, dont Ariane Moffatt, Alex Nevsky, Koriass, Safia Nolin et les sœurs Boulay.

Vaste chantier
Les actions proposées par ACT ratissent large. Elles vont du choix de la nourriture offerte dans les loges (locale et biologique de préférence) au calcul des émissions de gaz à effet produites par le transport­, en passant par l’utilisation de contenants et d’ustensiles réutilisables et la vente de produits dérivés responsables.

«On donne des outils aux artistes pour qu’ils n’aient pas à se casser la tête. Si tu ne sais pas comment changer tes habitudes, mais que tu as envie de faire mieux, tout est là de façon simple et graduelle, illustre Laurence Lafond-Beaulne. C’est vraiment pour encourager les changements progressifs. On ne veut pas non plus montrer du doigt les gens qui ne sont pas rendus là. On veut que ce soit positif.»

Certains choix sont cependant plus difficiles que d’autres, notamment renoncer à l’avion, synonyme de transport efficace, mais aussi de tonnes de gaz à effet de serre.

«Pour nous, aller faire un concert à Paris est l’équivalent d’un an de tournée au Québec, rappelle Jérôme Dupras, bassiste des Cowboys Fringants et professeur au Département des sciences naturelles à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). On a choisi de faire moins de tournées en Europe, mais de les condenser au cours d’une période donnée et de diminuer les allers-retours.»

Pionniers dans le domaine, les Cowboys Fringants ont choisi en 2006 de créer une fondation financée à partir des recettes des concerts pour compenser leurs émissions et celles des spectateurs qui viennent les voir sur scène. «On a testé le don volontaire, mais ça n’a pas fonctionné, relate Jérôme Dupras. Je ne pense pas que ce soit parce que les gens sont pingres. Mais quand ils vont voir un spectacle, ils viennent voir un show. Ils sont contents si quelque chose est fait pour l’environnement à partir de ce spectacle, mais ils ne feront pas de geste supplémentaire­.»

«C’est aussi aux artistes de réfléchir. C’est bien de vouloir faire de la musique et de se promener partout dans le monde, mais il faut aussi être conscient que ça ne se fait pas à coût nul» –Jérôme Dupras, Cowboys Fringants

En 2015, avec deux professeurs de l’UQAM, Jérôme Dupras a présenté dans le Journal of Cultural Economics un modèle économique selon lequel les coûts de compensation carbone d’une tournée oscillaient entre 21 et 44 sous par spectateur. Un montant minime qui pourrait être retenu sur le prix du billet sans que le fan ne sourcille (ni même s’en rende compte).
Les Cowboys ont, eux, décidé de prélever 1 $ sur chaque billet vendu pour le verser à leur fondation, qui finance notamment la plantation d’arbres et la protection de milieux naturels menacés.

Par exemple, pour leur Grand-Messe, tournée de 175 concerts étalés sur 3 ans, ce sont près de 34 000 arbres qui ont été plantés pour compenser les 7 500 tonnes de CO2 émises par le groupe et les spectateurs venus assister à ses spectacles.

«Ce serait quand même facile de faire de la culture un secteur carbo­neutre, estime Jérôme Dupras. Mais d’un autre côté, ça prend des moyens pour faire ça et c’est un milieu précaire où, comme artiste, on veut d’abord vivre de notre métier. Pour l’instant, l’industrie n’est pas outillée, et il n’y pas d’argent pour soutenir ces initiatives.»

Caroline Voyer, directrice générale du Conseil québécois des événements écoresponsables (CQEER), abonde dans le même sens. «Les gens du milieu artistique sont très ouverts et très sensibles à la question environnementale. Mais ils ne reçoivent pas beaucoup de financement pour leurs actions et à peu près pas de reconnaissance.»

Certaines salles de spectacle ont pris les devants. C’est le cas du Centre Phi, dans le Vieux-Montréal. Installé dans un bâtiment certifié Leed Or, ce pôle multidisciplinaire a notamment choisi de composter et de réduire sa production de déchets, bannissant au passage pailles, bouteilles d’eau et verres de plastique.

«Oui, [la transition] demande des fonds, mais ce n’est pas si dispendieux», croit Caroline Clément, gestionnaires des événements du Centre Phi.

«C’est plutôt un investissement qui nous permettra d’économiser à long terme», oppose-t-elle, citant l’argent économisé par l’utilisation d’un éclairage DEL et de verres réutilisables.

La part du publicLe public a également un rôle primordial à jouer. Après tout, la plus grande part des GES et des déchets produits par les tournées est générée par les spectateurs.

«Je reçois chaque semaine des messages d’organisateurs d’événements découragés par le comportement de leurs spectateurs. Ils ont l’impression de faire un effort en payant un bon montant d’argent pour louer des bacs de recyclage. Mais quand le public ne fait pas l’effort de trier ses déchets, tout va à la poubelle, soutient Caroline Voyer. Il y a comme une séparation dans notre tête : on recycle et on composte à la maison, mais quand on arrive sur un lieu public, c’est comme si on se donnait la permission de faire moins bien.»

Aux artistes donc de donner l’exemple? «La meilleure façon de changer les choses à l’heure actuelle, c’est d’utiliser les porte-voix que sont les artistes, parce qu’ils ont accès à des tribunes et des publics qui les aiment, plaide Jérôme Dupras. Le message qu’ils portent a plus de chance d’être entendu.»