Pionnières et tannées de l'être
En date de 2007, moins d’un film de fiction québécois sur sept était réalisé par une femme. La situation n’a pas vraiment évolué depuis. En fait, aucun progrès n’a été enregistré depuis 20 ans.
Comme plusieurs autres données accablantes, cette statistique se retrouve dans Encore pionnières, un rapport dévoilé lundi par le regroupement Réalisatrices équitables en collaboration avec l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec. Compilés par les sociologues Anna Lupien et Francine Descarries de l’UQAM à partir d’entretiens auprès de 20 réalisatrices et 5 réalisateurs, les résultats de l’étude brossent un portrait peu reluisant de la situation des femmes qui décident d’Å“uvrer derrière la caméra. On y révèle qu’en plus d’être freinées par des difficultés qui touchent l’ensemble de la gent féminine sur le marché du travail, les cinéastes doivent composer avec des obstacles qui ne semblent pas toucher leurs équivalents masculins.
La recherche tente de détruire un certain nombre de mythes tenaces entourant la place des réalisatrices au grand écran. On y démontre qu’il est faux de prétendre que les femmes préfèrent le cinéma d’auteur, une catégorie de longs métrages plus difficiles à financer. «La plupart d’entre elles souhaitent diversifier leur palette et faire des films plus commerciaux, a noté Anne Lupien. C’est juste qu’on ne leur en donne pas la chance.»
Encore aujourd’hui, les femmes qui passent derrière l’objectif se considèrent comme des pionnières, une situation qu’elles jugent injuste, puisque le cinéma québécois existe depuis plus d’un demi-siècle. «Les femmes ne veulent plus se contenter de jouer les figurantes ou les faire-valoir», a dit la présidente de Réalisatrices équitables, Marquise Lepage, au terme de la rencontre.
Après avoir parcouru les 450 pages du verbatim des entrevues effectuées dans le cadre de la recherche, Mme Lepage s’est par ailleurs étonnée de constater que ses consÅ“urs gardaient le moral. «Elles n’ont pas une vision négative de leur métier, a-t-elle souligné. Ce ne sont pas des plaignardes.»
Plusieurs cinéastes avaient bravé la tempête pour assister à l’événement. Parmi celles-ci, citons Léa Pool qui, avec une douzaine de longs métrages de fiction derrière la cravate, fait figure d’exception dans le paysage culturel québécois. «Changer un cinéma qui a été bâti dans un monde d’hommes, ça ne se fait pas du jour au lendemain», a observé la réalisatrice de Maman est chez le coiffeur et d’Emporte-moi.
La productrice Barbara Shrier, dont le dernier film, The Year Dolly Parton Was My Mom, vient de prendre l’affiche, a pour sa part décrié le manque de soutien des distributeurs et des propriétaires de salles dans un monde dominé par le géant hollywoodien.
Même si aucun réalisateur n’était au rendez-vous, Marquise Lepage a souligné que ceux-ci étaient sensibles aux revendications de leurs homologues féminins. «L’étude montre qu’ils sont conscients des difficultés qu’elles rencontrent. Ils savent qu’elles ne sont pas reconnues, a-t-elle insisté. Ça me fait plaisir de voir qu’ils partagent nos inquiétudes.»
Des pistes de solutions
Pour faire une place aux voix et aux regards des femmes derrière l’objectif, Réalisatrices équitables presse les institutions à agir concrètement et rapidement. Voici quelques-unes des pistes de solution que le regroupement propose à la SODEC, à Téléfilm Canada et au ministère de la Culture et de la Condition féminine.
- Mettre en place le principe de «mixité égalitaire». Déjà implantée en Suède, cette mesure consiste à respecter l’équité entre les hommes et les femmes dans un rapport 40/60. Ainsi, aucun des deux groupes – masculin ou féminin – ne peut être financé par l’État dans une proportion dépassant 60 % de l’ensemble du financement disponible dans chaque institution ni toucher moins de 40 % de ce même budget. «Tous les milieux gagnent à la mixité», affirme Francine Descarries, membre fondatrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.
- Tripler les fonds du programme d’aide aux longs métrages indépendants à petit budget.
- Tenir compte des absences dues aux congés de maternité, plus particulièrement dans les critères d’admissibilité du programme d’aide aux scénaristes et aux réalisateurs, qui exige d’avoir réalisé un long métrage au cours des cinq dernières années.
- Créer un crédit d’impôt bonifié pour les productions réalisées par des femmes.
- Établir des fonds spéciaux temporaires de redressement.