Soutenez

De la cuisine à la «Main»

Photo: Denis Beaumont/Métro

Après l’immense succès de l’adaptation en théâtre musical des Belles-sœurs, le metteur en scène René-Richard Cyr et le compositeur Daniel Bélanger remettent ça avec une autre pièce de Michel Tremblay, Sainte Carmen de la Main. La formule est gagnante, on le sait, mais le résultat n’a rien à voir, assurent les comédiennes principales du spectacle, Maude Guérin et Éveline Gélinas.

«La pression doit être forte, après Belles-sœurs!» Voilà une phrase que Maude Guérin n’a plus envie d’entendre. «C’est un autre univers, souligne-t-elle. Belles-sœurs, c’est la cuisine et les matantes. Cette fois-ci, c’est la faune de la Main. Il y a quelque chose de plus mystérieux dans la musique, quelque chose de plus dramatique… On ne peut pas comparer les deux; c’est un objet unique, Le chant de Sainte Carmen de la Main.»

A priori, le parallèle est assez difficile à éviter, puisqu’on est en présence d’une autre œuvre de Michel Tremblay adaptée par René-Richard Cyr et mise en musique par Daniel Bélanger, où celle qui jouait «la guidoune» Pierrette Guérin dans Belles-sœurs se glisse dans la peau de la reine du western Carmen dans Le chant de Sainte Carmen de la Main. «Ça va complètement ailleurs, assure Éveline Gélinas, qui interprète Bec-de-lièvre dans la pièce. C’est la même équipe, le même souci, le même désir fort de faire quelque chose… mais ça ne sonne pas pareil. Ce n’est pas Belle-sœurs.»

Dans la pièce écrite en 1976 par Michel Tremblay, on retrouve Carmen – déjà croisée dans À toi pour toujours, ta Marilou alors qu’elle faisait ses débuts comme chanteuse western dans les bars miteux de la Main à Montréal – qui revient sur la Main après un séjour à Nashville, où elle a perfectionné ses yodles. Là, elle décide de chanter ses propres chansons, en français, et tente d’éveiller la conscience des prostituées, des travestis et des drag-queens qui lui vouent une admiration sans bornes. Cela n’aura pas l’heur de plaire à son gérant Maurice (Normand D’Amour) et à l’homme de main de celui-ci (Benoît McGinnis), qui vont s’assurer de faire taire la voix trop revendicatrice de Carmen.

[pullquote]

«C’est une des pièces les plus pamphlétaires de Michel Tremblay, fait remarquer Maude Guérin. Ça parle de l’identité qu’on a, qu’on se cherche, de qui on est. C’est l’affirmation d’un peuple, d’une langue, par le biais de l’affirmation de Carmen devant son gérant, devant son monde d’avant. Elle s’en va se recycler à Nashville, mais elle revient pour parler aux gens, pour leur dire qu’elle les aime, qu’ils sont plus que ce qu’ils pensent qu’ils sont. C’est une grande pièce sur l’affirmation, et je pense qu’on en a bien besoin en ce moment, parce qu’on se sent un petit peu dans le vide, au Québec, sur ce plan-là…»

Une pièce toujours d’actualité, donc, et qui, de l’avis des comédiennes, se trouve «magnifiée» par la griffe René-Richard Cyr-Daniel Bélanger, comme Belles-sœurs l’a été. Et si cette dernière a connu un tel succès, même auprès des gens qui ne sont pas particulièrement friands de comédies musicales, c’est, selon les actrices, parce que cette formule apporte à la pièce plutôt que de l’alourdir. «Pour René-Richard, les chansons ne sont pas là pour rien, croit Éveline Gélinas. Une chanson vient dire quelque chose qu’on ne connaissait pas, elle ajoute toujours quelque chose. C’est quand un personnage n’est plus capable de dire quelque chose qu’il se met à le chanter. La chanson est là pour servir l’histoire.»

«Au Québec, on a une tradition de théâtre musical en devenir. Ce que René-Richard Cyr fait, ce n’est pas “Broadway” du tout. Il n’y a pas de steppettes ni de chorégraphies, on n’est pas dans les paillettes et le clinquant. C’est vraiment unique», poursuit-elle.

«Surtout que René-Richard ne nous dirige pas en tant que chanteurs, mais en tant que comédiens, précise l’interprète de Carmen. Il ne dira pas : “Cette note-là, prends-la par en haut, va me la pousser”, mais : “Cette phrase-là – qu’elle soit parlée ou chantée –, c’est ÇA qu’elle signifie.”»

Même qu’il arrive au metteur en scène de déconseiller à ses acteurs de «trop» chanter, raconte-t-elle. «À un moment donné, je chantais ma chanson en essayant de mettre de la voix dedans… Parce que bon, je voulais lui montrer que j’avais un peu de voix et qu’il ne m’avait pas choisie pour rien! rigole l’actrice. Alors je poussais la note un peu. René-Richard et Daniel m’ont fait remarquer : “Ta chanson est encore plus touchante quand tu y vas plus doucement, quand tu la joues.” On est loin des musicals où les prouesses vocales sont tout ce qui compte.»

«C’est sûr qu’on recherche une justesse sur le plan du chant, concède Éveline Gélinas. Mais notre priorité, c’est le jeu, c’est incarner le personnage, se mettre au service de ce personnage et de l’histoire.»

***
De la chanson comme de la haute couture

En entrevue dans le cadre de la sortie de son album Chic de ville, Daniel Bélanger nous avait confié s’être «éclaté» en composant la musique de Belle-sœurs et du Chant de Sainte Carmen de la Main. Une déclaration que confirment d’emblée Maude Guérin et Éveline Gélinas, preuves à l’appui.

Daniel Bélanger n’a pas la réputation d’avoir l’horaire le moins chargé en ville. Et pourtant… «Des fois, il vient aux répétitions de Sainte Carmen, et on lui dit : “Qu’est-ce que tu fais là?” “Ben… je viens vous voir!” relate Maude Guérin. C’est un honneur, franchement, de l’avoir avec nous, parce que c’est certainement un des plus grands compositeurs qu’on a en ce moment. Et on est d’autant plus chanceux qu’il aime ça être là aux répétitions, rire de nos niaiseries, nous voir chanter, trouver ça bon ou encore changer une ligne musicale ici et là.»

Parce que cette «grande aventure créative», comme la décrit la comédienne, s’est poursuivie bien au-delà de la composition des chansons. «C’est comme s’il faisait des robes sur mesure, compare Éveline Gélinas. Il n’y a pas longtemps, il m’a changé une phrase musicale qui était peut-être trop haute pour moi, par exemple.»

«Il veut s’assurer qu’on est parfaitement à l’aise avec ce qu’on chante, renchérit Maude Guérin. Et de son côté, il est dans son carré de sable. Il s’amuse vraiment à faire ça. Je pense que c’est sa grande force, d’avoir un texte qui l’anime.»

L’importance du chœur
Sainte Carmen de la Main est une des pièces de Michel Tremblay qui s’approchent le plus de la structure de la tragédie grecque, fait remarquer Maude Guérin. Et c’est entre autres grâce au chœur : 16 comédiens-chanteurs-musiciens (dont Édith Arvisais, Ève Landry, Philippe Brault, Liu-Kong Ha…). «Ils font un travail extraordinaire, lance Maude Guérin. Cette pièce-là n’existe pas sans le chœur. Le personnage principal, c’est Carmen… mais c’est aussi le chœur.»

Le chant de Sainte Carmen de la Main
Au Théâtre du Nouveau Monde
Du 30 avril au 22 juin

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.