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Jesse Hazelip: créer pour faire changer les choses

Photo: Jesse Hazelip

Artiste et activiste, Jesse Hazelip préfère créer plutôt que rester les bras croisés. Dans sa nouvelle expo, Butcher’s Hook, présentée à la galerie Yves Laroche jusqu’au 26 juin, l’artiste new-yorkais s’attaque au milieu carcéral. «Les États-Unis ont le plus haut taux d’emprisonnement sur la planète, se désole-t-il. Nous sommes supposément un pays libre, qui se targue d’être un exemple, mais nous traitons nos pauvres comme des esclaves.»

En marchant dans le Mile-End, qu’il visite véritablement pour la toute première fois, Jesse Hazelip a un sourire grand comme ça. Il s’étonne autant qu’il se réjouit de ces graffitis qui tapissent le quartier. «C’est génial! Il y en a partout! Autant qu’à Brooklyn!» Une fois assis dans un café, toutefois, il se fait plus grave. «Faire de l’art, c’est la seule façon que j’ai trouvée pour fonctionner normalement en société. Dans mon cœur, je suis un militant. Les problématiques sociales et politiques que j’aborde m’affectent foncièrement. Mais elles affectent aussi tout le monde. Par conséquent, je veux vraiment parler à tout le monde.»

Né dans une petite ville du Colorado, Jesse a été confronté très tôt aux inégalités qui divisent son pays. «J’ai vu le racisme de près. D’une façon dont la plupart des Blancs ne le voient habituellement pas, se souvient-il. Mon petit frère, qui est Noir, a été adopté. J’ai eu beaucoup de chance de l’avoir dans ma vie, mais il a vécu des moments absolument horribles… Tous les jours, il a lutté, il a souffert, il s’est fait traiter de tous les noms. J’ai non seulement passé mon temps à péter la gueule à ses agresseurs, mais j’ai également vu à quel point le racisme pouvait affecter un petit garçon. Mon bébé frère. Cette époque m’a profondément marqué et a influencé la façon dont j’interagis avec le monde.»

Cette façon suppose de dénoncer les injustices qui minent son pays. D’essayer de faire en sorte que les choses changent, même s’il estime que ça va de mal en pis. «Je ne peux pas rester aux États-Unis sans agir. Soit je me bats, soit je me barre. Mais je ne veux pas quitter mon pays. Je l’aime. Reste que je trouve ça dur. La plupart des Américains sont complètement désillusionnés et croient tout ce qu’on leur raconte dans les médias et ailleurs sans rien remettre en question. C’est ce qui rend mon travail d’autant plus important pour moi. Je veux briser ces illusions.»

Il le dit sans détour : ses œuvres émanent d’un sentiment de colère. Une colère qu’il parvient à canaliser grâce à son travail. S’il n’avait pas eu ce travail, ajoute-t-il, «j’aurais peut-être mal tourné». Sa vie a pris un tournant positif, lorsque, ado, dans un train en direction de L.A., il a vu les graffitis qui recouvraient les murs. Issu d’une bourgade où l’art était un «concept obscur», il a eu une révélation.

Il a également eu une révélation en lisant George Orwell, qu’il a depuis lu et relu, et relu encore. Inspiré par ces écrits, l’artiste trentenaire s’est mis à employer des animaux dans ses créations. Un procédé, dit-il, qui lui permet «de s’adresser au plus grand nombre de personnes possible». Il y a par exemple ces buffles énormes avec des bombes en guise de museaux. Ou ces grands hérons avec des mitrailleuses en guise de becs. Une critique directe de l’intervention de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak. Ces derniers temps, toutefois, Jesse affectionne les loups et les taureaux. «Une métaphore de ces prisonniers, traités comme du bétail.»

Puisqu’il aime s’adresser à tous, il lui arrive d’afficher ses œuvres sur les murs des villes. «On ne va pas se leurrer : la plupart des gens ne vont pas rentrer dans une galerie pour voir mon travail!» Une fois, alors qu’il posait un de ses animaux à tête d’arme sur une bâtisse, un policier, voulant l’intercepter, s’est arrêté un instant. S’est mis à observer son œuvre. Et, pour finir, l’a complimenté pour son boulot. «C’était complètement surréaliste! C’est la première fois qu’un agent m’arrêtait pour autre chose que… pour m’arrêter. Je me suis dit : OK, donc, étrangement, ça marche.»

Toujours porté par ce désir «d’engager le plus vaste dialogue possible», Jesse s’est attelé à la tâche de créer sa nouvelle série, présentée à Montréal, conjointement avec le travail de l’artiste torontois Jon Todd. Parmi les nouvelles créations signées Hazelip, on trouve des crânes de taureaux gravés de symboles qui évoquent «certains des tatouages les plus courants chez les prisonniers». «Au départ, je me concentrais sur mes dessins. Puis, j’ai commencé à réfléchir à quel point ces problématiques marquent les individus jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, de leur âme. Jusqu’aux os.»

L’allégorie des insignes
«Rien n’est laissé au hasard», affirme Jesse Hazelip au sujet de son travail. L’artiste, qui porte une attention presque obsessionnelle aux détails, nous révèle ce qui se cache derrière certains de ses symboles récurrents.

«Chaque référence, chaque coup de crayon, chaque tatouage, chaque élément est représentatif de quelque chose. Rien n’est simplement décoratif. Je fais des recherches interminables avant de créer», confie Jesse Hazelip.

Dans sa nouvelle série critiquant l’univers carcéral américain, on trouve ainsi beaucoup de tatouages. Des représentations de Jésus, par exemple. Ou des diamants «parce qu’on ne laisse pas ces individus briller à leur plein potentiel», explique-t-il. Il y a aussi beaucoup de toiles d’araignée, qui évoquent le sentiment d’être «pris au piège». Et puis des inscriptions. «Je suis en amour avec la typographie, dit-il. J’emploie beaucoup de références. Des noms de mes amis, coincés derrière les barreaux, ou des noms de pénitenciers. Comme Twin Rivers Unit. Ou encore Love Lock, que j’adore. Il y a certains noms qui sont vraiment bien trouvés. Profonds. Mais ce qu’ils représentent est vraiment sinistre.»

«Les êtres humains sont généralement des produits de leur environnement, enchaîne-t-il. La plupart des jeunes qui joignent des gangs le font parce qu’ils n’ont pas de famille et qu’ils s’en cherchent une. Même chose pour la drogue. Aux États-Unis, on a énormément de problèmes, de pauvreté, de tristesse. Et je pense que, lorsqu’on juge ces gens, on doit prendre leur éducation en considération. Je crois foncièrement qu’il y a une bonne personne dans chacun de nous.»

Butcher’s Hook
Jesse Hazelip et Jon Todd
Yves Laroche Galerie d’Art
Jusqu’au 26 juin

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