Pierre Hébert, le fabricant de fantômes
Fort d’une rayonnante et fructueuse carrière dans le cinéma d’animation, l’artiste multidisciplinaire Pierre Hébert propose ces jours-ci le volet berlinois de sa série d’installations vidéo Lieux et monuments.
À l’heure où d’autres couleraient une retraite paisible, le cinéaste Pierre Hébert, qui est entré à l’ONF en 1965 et y a côtoyé les figures légendaires du cinéma d’animation, du documentaire et des autres types de cinéma direct, préfère courir les grandes villes du monde. Son but? S’installer devant des lieux et des monuments lourds de sens (mais jamais des pièges à touristes) et, en plan fixe, les filmer jusqu’à ce qu’il «se passe quelque chose». Comme ce fut le cas à Berlin, où il a attendu (sans le savoir) qu’un pigeon vienne se poser à un endroit qui, autrefois, avant la chute du mur, marquait une séparation entre l’est et l’ouest de la ville. Une fois qu’il a obtenu les scènes qui lui conviennent, le cinéaste y intègre des éléments propres au cinéma d’animation, histoire de fissurer l’image. Puis, à l’aide d’outils numériques, il ajoute de la densité ou dématérialise des «personnages» afin de les rendre fantomatiques, ou encore il met l’accent, comme le ferait un néon, sur certains éléments, pour créer une œuvre qui dure de 7 à 12 minutes.
L’art que Pierre Hebert pratique peut sembler abstrait pour le néophyte. Sa démarche est chargée de symboles et requiert un certain effort de compréhension. En ce sens, on pourrait dire que son œuvre récente, ancrée dans le réel absolu, est l’antithèse du cinéma hollywoodien, souvent composé de poncifs clinquants et de trames narratives à numéros. Pourquoi Berlin? «Ce qui m’intéressait pour mon projet Lieux et monuments, c’était la dimension historique. Un lieu où il y avait une cristallisation de l’Histoire très dense dans une durée très courte. À partir de scènes assez banales du présent et de la vie quotidienne, le principe de ce projet consiste à faire émerger un sens de l’Histoire, une marque des événements passés afin de changer le regard des spectateurs», explique le créateur qui semble se marginaliser en vieillissant, alors qu’en général, c’est plutôt le contraire qui se produit.
Son travail, qui rappelle à certains égards ce qu’a fait Denis Côté avec Bestiaire, pourrait-il être qualifié de «postcinéma»? «Autour des années 1980, mon travail trouvait difficilement sa place dans l’univers structuré du cinéma ou du cinéma d’animation. J’étais un peu assis entre deux chaises, et cela m’a conduit à proposer des performances avec des musiciens», précise celui qui a notamment travaillé avec le compositeur de musique actuelle René Lussier. «Cette démarche a été une façon de trouver un créneau pour présenter mon travail, et cela a rapidement bifurqué. Donc, je ne sais pas s’il s’agit de postcinéma, mais c’est sûrement à côté du cinéma. Cependant, mes préoccupations sont toujours celles d’un cinéaste», confie Pierre Hébert, qui a eu l’idée de Lieux et monuments en observant son père, à la fin de sa vie, passer ses journées et ses nuits à regarder la même scène depuis sa chambre d’une maison de retraite, dont la fenêtre donnait sur la rue Sherbrooke. «C’est extraordinaire, même la nuit il se passe quelque chose», lui a-t-il dit un jour.
Lieux et monuments
À la Cinémathèque
Jusqu’au 29 juin