Dans ma (douce) cabane en Sibérie
À 37 ans, l’écrivain et voyageur français Sylvain Tesson s’isole dans une cabane aux abords du lac Baïkal, en Sibérie, durant 6 mois. Relaté dans Dans les forêts de Sibérie, publié chez Gallimard en 2011, ce voyage intérieur trouve une nouvelle impulsion sous les gestes d’Éric Robidoux, dans une production signée Pigeons International.
On voit par les fenêtres du studio de Pigeons International, où ont lieu les représentations de l’œuvre qui porte le même nom que le roman de Tesson, les toits d’un quartier industriel, le Mile-Ex. Contraste certain avec la Sibérie qu’on s’imagine et qu’on rencontrera, d’une certaine façon. Pourtant, l’odeur du bois qui envahit l’espace permet de s’immerger dans la cabane au cœur du récit. Seize cordes de bois, tout de même, sont disposées le long du mur. Un des rares éléments de décor qui accompagneront la performance.
«On a voulu retrouver la solitude de ce personnage-là, de cet homme-là, affirme le comédien et danseur Éric Robidoux, qui a travaillé à l’adaptation du roman, à la conception, à la mise en scène et à la chorégraphie du spectacle avec Paula de Vasconcelos. Il y a beaucoup d’échos à cette solitude, à la littérature, aux idées qui vont [et qui viennent], à l’observation de la forêt, des oiseaux. C’est très sensoriel comme performance.» Très doux aussi. Tellement doux qu’il n’y a pas de paroles. Les mots de Sylvain Tesson apparaissent plutôt par fragments, sur un écran au centre de la cabane, comme si c’était une fenêtre.
Tellement doux aussi que le spectacle est présenté à 10h du matin. D’ailleurs, l’heure matinale justifie que l’interprète fasse semblant de boire de la vodka, boisson qui a souvent accompagné Tesson dans sa solitude et qui ponctue son récit. «Les cigares sont là [aussi]. Ce sont tous des éléments auxquels on a tenu dans la performance, tout ce qui l’a tiré de sa solitude ou tout ce qui pouvait le ramener à la ville ou à un enivrement.»
«[Des fois,] je sais pas c’est quoi le texte [qui est projeté] et je fais quelque chose. Je tiens à cette surprise-là, à cet inconnu. Les gens sont vraiment en train de lire. Ils peuvent s’imprégner des images qu’ils veulent», précise-t-il. Des mots lus par le public, donc, et des mouvements qui ne sont ni danse chorégraphiée, ni théâtre. «J’avais envie que ça soit hybride, que ce soit vraiment une performance.»
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Les états du personnage, comme le temps, passent: enivré, contemplatif, triste, souffrant. On embarque avec lui dans une espèce de lenteur. L’interprète est troublant de franchise lorsque le personnage, face aux spectateurs, regarde au loin, par la fenêtre.
Peut-être parce que le bois, Éric Robidoux connaît ça. «J’ai été souvent dans le bois, souvent tout seul. Par désir, par choix, pour confronter aussi quelque chose en dedans.»
Assis sur une bûche dans le studio – on est dans la cabane ou on ne l’est pas –, la magie opère pendant près de 50 minutes, au son des craquements et des bruits d’oiseaux. Éric Robidoux se meut au sol, debout, au mur, sur une chaise. Les créateurs ont imaginé toutes sortes de mouvements qu’aurait faits Sylvain Tesson. Parce que, même si le roman a pour sujet, en quelque sorte, la quête d’immobilité de Tesson – lui qui normalement écrit sur ses marches, ses périples à vélo ou à cheval –, «il y a du mouvement dans cette immobilité quand même. Il voit le temps passer. Il est rendu assez aiguisé que les secondes font que le temps change. Nous, on ne perçoit plus ça. Lui, il est rendu dans des micro-détails de changement.»
Question de s’ébranler un peu
Présenté à 10h du matin, Dans les forêts de Sibérie cherche à ébranler un peu les spectateurs. «Les gens sont habitués à arriver à 20h, ils achètent leur billets, ils font déchirer leur billet, ils repèrent leur place. Là, tu t’assois sur une bûche. Il est 10h, détaille Éric Robidoux. […] Il n’y a pas de billet, t’arrives les mains nues, disposé.»
«Faut prendre le risque d’y aller. C’est pas un grand risque que de se lever le matin et de vivre. C’est exactement ça, croit l’interprète. Tu viens vivre ce passage et après tu poursuis ton chemin. C’est sans compromis, mais en même temps, c’est juste une offrande.»
Dans les forêts de Sibérie
Au studio de Pigeons International
Jusqu’au 17 mai
Réservations: 514-278-9641