Quand j’étais l’Amérique: la liberté d’Elsa
Dans le recueil de nouvelles Quand j’étais l’Amérique, l’auteure montréalaise Elsa Pépin – qui a notamment dirigé la section Arts de la scène du Voir – explore les thèmes de l’identité, de la liberté et de son absence.
Une chose qui lie vos nouvelles entre elles, c’est que dans presque chacune d’elles, vous parlez de regards. Il y a des yeux vert pétrole, des yeux fauves, des yeux verrouillés ou remplis d’ambiguïté. Est-ce une chose que vous remarquez d’emblée chez les autres?
Ce n’est pas moi qui l’ai dit, mais les yeux sont le miroir de l’âme. Il y a beaucoup d’émotions qui passent par là. Et puis, comme il y a beaucoup de silences dans mes histoires, pendant les silences, le dialogue se poursuit par les yeux. Un de mes personnages dit d’ailleurs qu’il est capable «d’écouter par les yeux». J’aime ça, les gens qui sont capables de faire ça, d’être très présents juste dans le regard.
L’enfance est souvent synonyme de liberté, mais dans vos nouvelles, les personnages qui sont pleinement libres lorsqu’ils sont enfants sont aussi ceux qui ont le plus de mal à l’être une fois adultes…
Je pense que ce n’est pas forcément une corrélation; il y a des gens qui vivent de belles enfances libres et qui arrivent, en tant qu’adultes, à trouver leur place aussi. Mais je pense que, ce que j’ai voulu montrer, par exemple avec [la nouvelle] L’enfant au bois mort, c’est que, parfois, il y a tellement une grande rupture entre l’enfance et l’âge adulte! Il y a des adultes que j’ai rencontrés, que je connais, qui sont restés de grands enfants.
La question de la peur est très présente dans votre livre. Est-ce qu’on peut écrire sans peur? Vous, le pouvez-vous?
Je pense qu’on ne peut pas vivre sans peur. Je pense que c’est un moteur. Vraiment. Moi, je suis incapable de vivre dans le confort et la facilité. Dès que je me sens dans mes pantoufles, je m’ennuie. J’aime ça quand c’est un peu dangereux. Mais ce n’est pas pour tout le monde non plus. Il y a des gens que ça insécurise énormément. Pendant longtemps, juste le fait de publier, ça me faisait peur. Alors que là, j’ai décidé que ce projet, j’allais le sortir publiquement. Et je suis contente de l’avoir fait.
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Il y a aussi plusieurs images de portes dans vos histoires: des portes qui s’ouvrent, d’autres qui se ferment. Dans la nouvelle Amour stellaire, par exemple, ou encore dans Millésime 1973 [où les villageois commencent à ouvrir leur porte au couple nouvellement arrivé, pour finir par la refermer sèchement]. Votre recueil, le voyez-vous comme ça? Comme un corridor avec plusieurs portes?
Je n’ai pas remarqué ça, mais je pense que, dans les relations humaines, on a toujours l’impression qu’on ouvre une porte pour quelqu’un et que la porte reste ouverte jusqu’à ce qu’un jour – en tout cas, moi ça m’est arrivé – on soit obligé de la fermer. C’est une image assez brutale, mais je suis comme ça. Il y a des gens qui laissent la porte entrouverte tout le temps, et ça, je trouve ça très difficile. Il faut que les choses soient claires. C’est peut-être pour ça que l’image revient.
Est-ce que votre vision de la liberté a changé après avoir écrit ces histoires?
Je dirais que ces histoires sont nées parce que, justement, ma perception de la liberté a changé dans les cinq dernières années. J’ai un chum depuis trois ans, j’ai fait un enfant, il y a un projet familial qui est arrivé dans ma vie, parce que j’ai choisi de plus avoir toujours besoin de faire de nouvelles conquêtes, d’avoir de nouvelles aventures. C’est arrivé naturellement. Sans sacrifice. J’ai réalisé que ma vision de la liberté, qui était de toujours faire ce que je voulais, c’était finalement plus contraignant qu’autre chose.
Quand j’étais l’Amérique
Aux éditions XYZ
Présentement en librairie