Culture
23:26 30 avril 2015 | mise à jour le: 30 avril 2015 à 23:44 Temps de lecture: 5 minutes

Brut: Noir pétrole

Brut: Noir pétrole
Photo: Jean Fabien/collaboration spéciale

Pour prendre «toute la mesure de la démesure» de Fort McMurray, ville albertaine propulsée par le gaz des sables bitumineux, David Dufresne s’est rendu dans cette contrée surréaliste trois hivers de suite. De ses séjours marqués de rencontres avec des gens de tous les horizons, le journaliste français devenu «mile-ender» a tiré un jeu-documentaire, un docu «régulier» et un carnet de route qu’il a publié dans le recueil Brut – La ruée vers l’or noir. Malgré tout, il confie que ce lieu qui serait désert «si ce n’était du pétrole», qui a fait miroiter tant de promesses et qui connaît déjà un déclin, reste toujours pour lui une bête insaisissable. Normal: «C’est un monstre.»

Issu de la presse punk-rock, le journaliste David Dufresne décortique désormais des questions écologiques, sociales, économiques. Mais si vous lui demandez s’il reste attaché à ses racines musicales, il ne vous laissera même pas le temps de finir votre phrase avant de s’exclamer: «Oh oui! Bien sûr! C’est SÛR! Je me lève chaque matin avec, en tête, l’idée de ne pas accepter l’ordre établi juste parce qu’il est établi!»

C’est en février 2011 que cet homme sympathique est arrivé au Canada avec sa «petite famille». Dix mois plus tard, sa terre d’adoption s’est retirée du protocole de Kyoto. Une stupéfaction pour celui qui venait ici, entre autres, pour les mythiques «grands espaces». Une déception aussi? «Le pays dans lequel je pensais arriver, très clairement, ce n’est pas celui de Stephen Harper… Cela dit, je sais ce que je dois au Canada. C’est extraordinaire d’être accueillis quand on est cinq! Je suis beaucoup plus dans une position “qui aime bien châtie bien” que dans une position de déception.»

C’est d’ailleurs cette philosophie qu’il appliquera pendant les trois ans où il se rendra à Fort McMurray, caméra et enregistreuse à la main, pour aller à la rencontre des gens («ce que j’aime vraiment», note-t-il), histoire de comprendre comment roule la machine, gigantesque, de ce lieu qui bat, comme il le rappelle, tous les records. De taux de natalité. De taux de maladies transmissibles sexuellement. De taux de participation aux élections, anémique celui-là.

De ces multiples allers-retours, le reporter tirera d’abord un jeu-documentaire, Fort McMoney. Puis une version doc, portant le même nom. Et enfin, un «journal de bord», Les corbeaux, publié au sein du collectif Brut. Dans ce recueil, les mots de «DavDuf» côtoient ceux de l’auteure albertaine Nancy Huston, qui dévoile dans le livre toute sa douleur. «Je suis chez moi, et je suis hors de moi», écrit-elle. On comprend sa colère, rendue d’autant plus importante par son lien avec cette terre, ses racines. Toutefois, dans son texte à lui, le journaliste adopte, de son propre aveu, «une approche plus impressionniste». On sent dans ses souvenirs de FortMac une stupéfaction perpétuelle, un étonnement grandissant. Un attachement, même, à ce lieu où il promet pourtant, à la fin, de ne jamais retourner. Voire une certaine tendresse. «Le diagnostic qu’on fait tous, [Nancy Huston, Naomi Klein, Rudy Wiebe, Melina Laboucan-Massimo et moi], dans le livre est le même, remarque-t-il. Mais pour moi, dénoncer n’est pas suffisant.»

«C’est sûr que cette idée de déconstruire le monde dans lequel on est, ça vient du punk. Qui est, contrairement à ce que l’on croit, une vision assez joyeuse… tout en étant désespérée. Mais si avant, je voulais détruire, aujourd’hui, je veux reconstruire.» – David Dufresne

C’est ainsi que ce fin observateur dresse le portrait de personnalités haut placées dans le boomtown de l’Ouest. De gens «gentils», «cassés et généreux» qui ramassent des canettes pour survivre. De travailleurs «riches et exténués» qui carburent à la coke pour continuer. «J’ai rencontré des gens qui bénéficiaient du système et qui étaient extrêmement fatigués, se souvient David Dufresne. Ils étaient au bout du rouleau, quoi! Le grand problème, c’est la vacuité de la ville. Il n’y a rien. C’est vide. Vide! S’il n’y avait pas le pétrole, personne ne serait là.»

Il rappelle d’ailleurs que dernièrement, avec «le prix du pétrole qui a baissé, le logement s’est écroulé, et des camps [d’ouvriers] ont fermé.» Et le journaliste ferme aussi une «aventure de trois ans» avec Brut. Chose qui ne vient pas, admet-il, sans «un certain deuil». «Je garde peut-être plus les bons souvenirs que les mauvais. En même temps, je suis effaré par la ville. Je suis effaré par ce système. Par cette démocratie qui n’en est plus une. Je ne respire plus! Je suffoque. Je n’en peux plus! Sortez-moi de là!»

BrutBrut – La ruée vers l’or noir
Lux éditeur
En librairie

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