Cobain: Montage final
Brett Morgen a tourné un film sur les Stones. Un autre sur le producteur Robert Evans. Il a aussi concocté un tas de pubs pour de grosses marques, comme Marlboro ou GE. Mais lorsque Courtney Love lui a proposé de faire un docu sur Kurt Cobain, il a fait: «Euh… Quoi? Moi?» Avec la bénédiction de Courtney et une clef pour accéder aux archives du regretté frontman de Nirvana, le réalisateur de L.A. a plongé. Il en est ressorti avec Montage of Heck, une œuvre où les animations des dessins de Kurt côtoient les vidéos maison dans lesquelles le rockeur déconne avec son amoureuse dans leur salle de bain. «Je voulais m’inspirer de son art pour articuler l’expérience de sa vie», dit le cinéaste. Et pour une expérience, c’en est toute une.
Dans les premières images de Montage of Heck, on voit un petit garçon blond qui envoie la main. «Qui es-tu?» demande-t-il. «Non, qui es-tu, TOI?» le relance une voix de femme. «Je suis Kurt Cobain!» s’exclame-t-il fièrement. «Yaaaay!» Tout le monde applaudit. La scène se déroule au son de la version «Rockabye Baby» de All Apologies. Vous savez, cette collection de disques qui reprend en mode berceuse xylophone et glockenspiel des grands succès du rock (avis aux nouveaux parents)? C’est du reste en version instrumentale qu’on entendra aussi, au fil du documentaire, Smells Like Teen Spirit, le plus grand succès de Nirvana, que Kurt en était venu à honnir et à parodier lorsqu’il «devait» le jouer en concert. Ce n’est qu’au générique de fin que le tube explosera dans toute sa puissance. «Ces scènes, plus douces, avaient besoin d’être accompagnées de musique et elles n’auraient pas eu la même résonance si j’avais utilisé les versions enregistrées par Nirvana, note Brett Morgen. On voulait dénuder les pièces afin de montrer toute leur beauté.»
Lorsqu’on l’attrape au bout du fil, le réalisateur américain se montre plutôt laconique. Ou peut-être est-il juste épuisé par toute la promo autour de son Montage qui, lui, est d’une richesse inouïe. Ses réponses sont souvent brèves, limitées à des «Hm». Des «Ouais». Des «Bien sûr». Par exemple, au sujet de cet enregistrement inédit qu’on entend dans le film, de Kurt chantant And I Love Her de ces Beatles qu’il aimait tant, Morgen remarque simplement: «Ouais, c’était une découverte stupéfiante. Pour sûr.»
Les vraies découvertes, dira le documentariste plus tard, sont survenues moins en fouillant dans les cassettes et les dessins de Cobain que durant les entrevues que Morgen a réalisées, lui. Avec la mère de son sujet, Wendy O’Connor, avec la première copine de Kurt, Tracy Marander, avec sa sœur, Kim, et avec son grand, grand ami le bassiste Krist Novoselic. «J’ai été aussi étonné en faisant ces entrevues qu’en ouvrant les boîtes d’artefacts, confie-t-il. Je veux dire, des fois, ces personnes racontaient des choses auxquelles je m’attendais, mais d’autres fois, j’étais complètement surpris et viré à l’envers par ce que j’entendais. Ces jours-là étaient les plus excitants de toute la production en termes de révélations.»
Reste que des révélations sont aussi venues des cahiers de notes du guitariste-chanteur qui adorait dresser des listes. Du type : Choses que le band doit faire (Envoyer un démo!). Choses à trouver pour le clip de Smells Like Teen Spirit (un gymnase et des cheerleaders!). Choses que Kurt ferait pour son amoureuse (tout!). À l’instar de Cobain, Morgen avait-il élaboré une liste de ce que son documentaire devait être? «Non… mais avant un tournage, je prépare toujours un inventaire d’adjectifs pour décrire mon protagoniste. Ça guide mes choix stylistiques. J’aime que mes films soient une expérience plutôt qu’une histoire à numéros, de style Wikipédia.»
Non, ce n’est pas la première fois que Morgen s’attaque à une icône de la musique. Par le passé, le documentariste a suivi l’histoire des Stones dans Crossfire Hurricane. Un gros morceau, oui. Mais avec Cobain, c’était différent. Avec Cobain, les gens se montrent plus possessifs. Tant de personnes ont leur moment Nirvana, ont «patché» un cœur brisé au son d’Aneurysm ou démoli des choses en écoutant Tourette’s. «C’est clair! lance Morgen à ce sujet. Mais, en tant que réalisateur, si on pense à ce genre de choses, on est incapable de sortir du lit le matin. Ça devient trop débilitant. Il faut l’oublier.»
Ce qu’il n’a pas oublié ni occulté, cependant, c’est le thème du rejet, qui hante l’entièreté du film. Tout comme il hantait Kurt. Cette phobie d’être ridiculisé qui le rongeait et que Krist rappelle avec force: «Il DÉTESTAIT être humilié!» Le cinéaste lui-même en glisse un mot à Courtney Love, qui slalome sur le sujet. Et on sent que la chose demeurera un mystère pour lui… non? «Eh bien, répond-il, cryptique, ça, c’est le moment où j’aimerais dire que c’est à chacun de décider ce qu’il en est.»
Pour ce qui est des autres thèmes traversant l’œuvre, on retiendra celui de l’identité masculine, que le réalisateur explore au moyen d’images ironiques classiques d’un père de famille rentrant du travail, et de ces dessins satiriques faits par Cobain et montrant un homme criant près du ventre de sa femme enceinte: «Mon fils sera un Américain pur jus! Je lui apprendrai à aimer les voitures!» «De moult façons, Kurt était l’enfant d’Aberdeen, Washington. Comme le dit sa sœur Kim dans le film: “Il se rebellait contre beaucoup de choses qu’il voulait avoir”. Et puis, tu sais… il est né et a été élevé dans cette culture red neck avec, pour résultat, beaucoup de difficulté avec l’identité masculine.»
«Avec ce film, j’ai voulu offrir une expérience immersive. Parce que Kurt communiquait aussi efficacement à travers la conception sonore et les assemblages audio qu’il le faisait à travers sa musique. C’est donc ainsi qu’on raconte la majorité de l’histoire: par des collages.» – Brett Morgen
Parmi les autres difficultés rappelées ici, notons le rapport houleux qu’entretenait Kurt avec les médias et que Morgen illustre par des coupures de presse remplies de jeux de mots discutables (Hardly Nirvana, Smells Like Success), et des extraits d’entrevues faites de questions insidieuses, telles «Alors, Kurt, est-ce que I Hate Myself and Want to Die, c’est vraiment parce que vous vous détestez et que vous voulez mourir?» Des séquences qui risquent même de conscientiser les reporters à l’importance de faire preuve de plus de sensibilité… «Ce n’était certainement pas un message dirigé aux journalistes! lance le cinéaste. Mais si ça agit comme tel, ainsi soit-il.»
Baignant dans la noirceur, Montage of Heck fait néanmoins ressortir les séquences qui témoignent de l’amour que partageaient Kurt et Courtney, le couple le plus mignon du rock (dixit Kim Gordon… à l’époque). Et puis l’humour, aussi. De Krist, qui faisait toujours le clown. Et de Kurt, qui imitait en marmonnant Bob Dylan, qui incarnait un vétéran du Vietnam en se faisant une moustache de crème à raser, ou encore, qui se pointait (moment célèbre) dans son extravagante robe de soirée jaune poussin à l’émission Headbanger’s Ball, parce que, ben, c’est un bal, non? «Une des choses dont les amis de Kurt se sont assurés, souligne Morgen, c’est que je sache à quel point il était drôle. Ils m’ont fait comprendre que je devais extraire ça de son matériel.» Donc, vous avez cherché les moments marrants, Brett? «C’est eux qui m’ont trouvé.»
https://www.youtube.com/watch?v=WiCkJyeB0Vw
Montage of Heck
À l’affiche au Cinéma du Parc, en version originale anglaise avec sous-titres français
http://www.cinemaduparc.com/affiche.php