Culture

Betty Bonifassi: Chants de la douleur

Betty Bonifassi: Chants de la douleur
Photo: Gabryelle Cote

Poursuivant une quête qui est la sienne depuis quelques années, Betty Bonifassi revisite avec sa bande le cri envoûtant des chants d’esclaves.

Après ses incursions dans l’univers de l’esclavagisme, alors qu’elle travaillait avec DJ Champion, et un premier disque à son nom qu’elle a notamment enregistré avec le réalisateur et musicien Jean-François Lemieux, Betty Bonifassi présentait il y a quelques mois le deuxième volet de ce qui pourrait devenir, si les astres le permettent, un triptyque.

C’est ce nouvel album, LOMAX, comme le patronyme des trois grands ethnomusicologues, qu’elle présentera au Festival de jazz en compagnie d’une dizaine de musiciens et de choristes. «Je voulais montrer que les Lomax ont archivé plusieurs versions des mêmes morceaux. Les Africains sont super accrochés aux chants traditionnels, aux chants sacrés […] C’est leur histoire, rien n’est écrit et tout est encore vivant. Cela est extrêmement fascinant et c’est pour cette raison que des pièces ont les mêmes titres, car elles s’appuient sur les mêmes squelettes de chansons. Cependant, elle expriment différemment d’où ces Africains venaient, quels étaient leurs dialectes et où ils allaient se retrouver», explique la musicienne avec une passion contagieuse en parlant des chansons de ce deuxième volet.

«J’ai compris que tout venait de là en entendant la soul de l’étiquette Motown : Marvin Gaye, Chaka Khan, j’entends même Prince là-dedans. Lorsque dans les années 1970 le groupe Ram Jam a sorti Black Betty, une des meilleures tounes rock de cette époque, ses membres n’ont jamais dit que c’était un chant d’esclaves; moi, je le dis», précise Betty Bonifassi à propos de ce qui l’a amenée à s’intéresser aux chants d’esclaves.

«Je voulais montrer que la musique africaine est à l’origine de la musique du monde», ajoute-t-elle en expliquant que cette découverte venait d’une recherche effectuée à l’occasion de sa participation à la pièce Des Souris et des hommes de Steinbeck en 1998, à son arrivée au Québec.

«Je suis une humaniste. C’est très important que nous en parlions. On vit à une époque de déshumanisation qui est extrêmement dangereuse. Cela m’interpelle et, en utilisant quelque chose de profondément humain, j’y réponds. Je n’ai jamais rien entendu de plus profond que ces chants d’esclaves, qui sont aussi une leçon de vie.» –Betty Bonifassi

«Le premier album, Chants d’esclaves, chants d’espoir, était à la fois funky et punk. On y sentait la colère, tandis que LOMAX est axé sur l’idée de “messe secrète”. C’est-à-dire sur ce que ces esclaves n’avaient pas le droit faire», ajoute Betty, qui a été complètement happée par ce sujet en lisant la bédé historique Les passagers du vent de François Bourgeon, alors qu’elle était âgée de 17 ans. Dans cette série, où une jeune femme découvre l’horreur humaine dans un négrier se dirigeant vers La Nouvelle-Orléans, on y dévoile les dessous d’une messe secrète, comme c’est le cas pour l’album LOMAX, objet du prochain concert bonifié d’une trame pianistique signée Martin Lizotte.

Et que répondrait cette grande passionnée qui s’est rapidement identifiée à l’héroïne de la bédé susmentionnée si d’aventure on lui reprochait, comme cela semble être dans l’air du temps chez certains esprits plus ou moins bien pensants, de sombrer dans une forme «d’appropriation culturelle»? «En 2013, j’ai monté, avec Monique Savoie de la SAT, une soirée pour le 50e anniversaire du discours de Martin Luther King. Billy Graham, qui avait œuvré au rapprochement des ethnies auprès de Luther King, a relu le discours avant sa présentation. Nous avons passé deux jours ensemble à préparer cette soirée et je lui ai demandé si j’avais la légitimité d’interpréter des chants d’esclaves, car je craignais de ne pas être comprise dans ma démarche. Il m’a pris les mains et m’a dit : “C’est un honneur pour nous que vous le fassiez, car nous, plus jamais nous ne chanterons ces chansons ni ne parlerons de tout cela.” Cette théorie réductrice est d’une stupidité absolue, parce que la solution au racisme est dans le rassemblement. Qui a la légitimité de raconter pareilles conneries?»

Betty Bonifassi
Au Club Soda vendredi soir à 18 h