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Vêtements made in Québec: les temps changent, l'industrie se transforme

Le rideau se lève sur la Semaine de mode de Montréal aujourd’hui. Sur
les passerelles, des dizaines de designers présenteront leurs
collections automne-hiver 2008-2009 à un public composé majoritairement
de professionnels de l’industrie. En coulisses, Métro s’est intéressé à
la question de la confection locale. Comment va la mode d’ici en cette ère de globalisation?

Depuis le 1er janvier 2005, date à laquelle les derniers quotas d’importation de textile et de vêtements sont tombés, le monde de la mode change de visage au Québec. Encore il y a quelques semaines, The Men’s Wearhouse, l’entreprise américaine du vêtement propriétaire des 116 magasins Moores au Canada, annonçait la fermeture de son usine montréalaise en juillet. Quelque 500 emplois seront perdus.

«C’est strictement une question de coûts», estime Serge Carrier, professeur à l’École supérieure de mode de Montréal (ESMM). Parce que la confection de vêtements se robotise beaucoup moins facilement que d’autres secteurs d’activité manufacturière, explique-t-il, les coûts de la main-d’Å“uvre maintiennent toute leur importance. «C’est la différence entre payer des gens 12 $ l’heure ici ou 25 sous l’heure, les tarifs asiatiques.» Une différence qui se répercute, au final, dans les prix de détail.

Vent d’optimisme
Tout n’est pas noir dans l’industrie de la mode au Québec, croit néanmoins André Télio, président de Télio, chef de file dans l’importation de tissus. «Si on lit les journaux, ça va très mal, convient-il, mais il y a des gens qui ont du succès.» L’entrepreneur pense notamment à certains designers ayant trouvé leur niche et pour qui les affaires sont florissantes.

«Il y a aussi toute une partie de l’industrie qui s’est réorientée, ajoute M. Carrier. D’anciens fabricants de vêtements ont laissé tomber les opérations de production pour plutôt agrandir leurs bureaux de design. Pensons seulement à Dynamite ou Le Château, qui ont prospéré au cours des dernières années.» Pour affronter la concurrence féroce des Wal-Mart de ce monde, ils font fabriquer les vêtements en Chine ou dans un autre pays où les coûts de production sont peu élevés et assurent ensuite le marketing. Nike a d’ailleurs adopté cette pratique il y a plusieurs années, avec les résultats que l’on connaît.

Ainsi, malgré l’élimination irréversible de nombreux emplois en confection ici, il s’en est créé en conception, en importation et en gestion de la qualité, note M. Carrier. «De ce côté, l’industrie va très bien, estime-t-il. Ce sont les anciens sous-traitants en couture qui ont écopé.»

Une question de choix
Malgré des coûts de production plus élevés, voire prohibitifs, certaines entreprises choisissent en toute connaissance de cause de faire fabriquer leurs créations ici. Deux conditions leur permettent de le faire, remarque le professeur de l’ESMM, Serge Carrier.

«Soit ils offrent des produits tellement originaux que les consommateurs sont prêts à payer plus cher, soit ils coupent sciemment dans leur marge de profits, et c’est tant mieux pour nous.»

Les avantages de la confection locale sont quand même importants : si le contrôle de la qualité est plus facile à gérer, il ne faut pas oublier non plus les arguments marketing de poids, en termes sociaux (les emplois) comme environnementaux (le transport), soutient Éric Wazana, designer des jeans griffés Second.

Et la qualité?
Pour André Télio, il ne fait pas de doute que la qualité des tissus asiatiques est moindre. Fils manquants, couleur non conforme, trous dans les tricots, la liste est longue. «Toute la chaîne est à blâmer, fait-il valoir. Ça commence avec le consommateur, qui veut payer le moins possible. Le détaillant insiste alors auprès du fabricant pour avoir le prix le plus bas possible. Ensuite, le fabricant demande à l’importateur du tissu bon marché. Et pour y arriver, ils vont couper les coins ronds. C’est un cercle vicieux.»

Cependant, cela tend à s’améliorer, croit M. Carrier. «Dans la mouvance vers la globalisation, on est de plus en plus capable d’avoir des produits de qualité et à bas coûts en provenance de la Chine, ce qu’on n’avait pas avant. Dans ces conditions, ça devient intéressant.»

Les vêtements fabriqués dans les pays en développement gagnent en qualité, oui, mais il faut encore nuancer, estime Judith Desjardins, derrière la griffe BODYBAG by Jude. «Même s’il est possible d’arriver à d’excellents résultats, on peut toujours flairer l’import sur un vêtement…»

Du côté des designers
Si les designers québécois, axés sur le haut de gamme et les créations originales, n’ont pas été touchés de plein fouet par le tumulte manufacturier, reste que l’étiquette made in Québec devient, pour eux, de plus en plus une arme marketing fort convaincante. «Les clients sont prêts à payer bien davantage quand on leur dit que c’est fabriqué ici, plaide le designer Dihn Bà Nguyen. Les gens sont de plus en plus conscients de ces questions.»

Et d’après la designer Judith Desjardins, la demande pour des produits locaux est bien réelle, quoiqu’il soit devenu plus difficile de trouver main-d’Å“uvre et fournitures, croit-elle. «Tout le monde a vu le « problème » de l’importation venir et rien ne s’est fait concrètement pour stopper l’hémorragie. Mais il y a encore de l’espoir. Il ne faut pas attendre le gouvernement pour réparer les dégâts; il faut simplement de la volonté et de l’organisation.»

Une fierté toute verte
Éric Wazana, designer de la marque Second, se dit fier de confectionner tous ses produits au Québec, «parce que ça permet de promouvoir et d’encourager l’économie locale.» En plus, poursuit-il, ça minimise la pollution engendrée par le transport sur de longues distances.

Des vêtements en quelque sorte plus verts, donc. Même que certains designers, voire des fabricants, commencent à intégrer des matières biologiques ou équitables à leurs collections. C’est le cas de Second notamment, qui dévoilera cette semaine S(eco)nd, une ligne écolo qui met de l’avant, outre les cotons biologiques, du bambou, du lin, de la soie et du lyocell. «Environnement et tendances peuvent aller de pair», insiste M. Wazana.

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