Une journée avec les sans-abri
Lorsque j’étais étudiant au cégep, j’ai suivi un cours intitulé La pauvreté à Montréal. En guise de travail de fin de session, nous avions le choix entre effectuer une recherche sur le terrain, puis présenter nos résultats devant toute la classe ou remettre une dissertation.
J’ai sauté sur l’occasion d’éviter la rédaction d’un autre essai. Sur les conseils de mon professeur, j’ai décidé de passer une nuit au refuge pour hommes de l’Armée du Salut. Il m’avisa que les gens que j’allais rencontrer me surprendraient. Et il avait bien raison.
Je me suis laissé pousser la barbe pendant quelques jours, j’ai enfilé une chemise de bûcheron, j’ai sorti le vieux sac d’armée de mon père, puis j’ai pris le métro jusqu’au centre-ville. À mon arrivée au refuge, j’ai payé 1?$ afin d’obtenir un lit dans un des dortoirs.
J’ai passé l’après-midi et la soirée avec plusieurs hommes ayant chacun une histoire particulière. J’ai fait la connaissance d’un monsieur très âgé qui m’a fait un récit sans queue ni tête sur La Nouvelle-Orléans, d’un jeune homme dont l’arrogance semblait vouloir dissimuler une vie passée en grande partie dans la rue, ainsi que d’un ancien homme d’affaires qui avait jadis été marié, avait eu deux enfants et une carrière prospère avant que toute sa vie s’écroule. Il a
partagé avec moi seulement quelques détails concernant les événements cruels qui l’avaient conduit au refuge, mais c’est son histoire qui me toucha le plus.
Avec le recul…
Après plusieurs années à travailler au Douglas dans le domaine de la maladie mentale, je peux maintenant prendre du recul et mieux comprendre chacune de ces histoires en me les remémorant sous un angle différent.
Je sais maintenant qu’un sans-abri sur trois souffre de schizophrénie. Est-ce que le vieil homme était un de ces cas non traités? Fort probablement. Est-ce que le jeune homme était le fugueur type fuyant la négligence ou les mauvais traitements de ses parents ou d’un foyer d’accueil? Quant à l’homme d’affaires, souffrait-il d’une dépression bipolaire ou d’un autre trouble mental, ou était-il simplement dépassé par les événements? Je ne peux en être certain, mais il y a une chose dont je suis sûr : leurs histoires n’étaient que la pointe de l’iceberg.
Quand est venu le temps de dormir, je me suis trouvé un lit dans une pièce où il y avait une douzaine d’autres personnes. Il y avait une senteur de vomi mélangée à différentes odeurs corporelles. Les ronflements et les continuelles interruptions causées par les retardataires ne m’aidaient pas non plus à trouver le sommeil.
Pas besoin de vous dire que je n’ai pas fermé l’oil de la nuit. Je l’ai passée à regarder le plafond et à attendre que le soleil se lève.
Au petit matin, je suis sorti et je me suis dirigé vers la station de métro, où j’ai dû attendre une bonne vingtaine de minutes avant que le premier métro de la journée se pointe. Contrairement à mes nouveaux amis et aux autres sans-abri du refuge, j’avais la chance de pouvoir échapper à cette vie.
Ce que j’ai vécu ce jour-là m’a appris énormément de choses sur les sans-abri et sur la maladie mentale, la plus importante étant que ces gens ne méritent pas d’être ignorés et oubliés par le reste de notre société.