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Big Mama dans sa chaise berçante

La ségrégation a la peau dure.

J’ai vécu pendant deux ans à Tallahassee, en Floride. Ce n’était pas la Floride des plages et des palmiers, mais plutôt le Sud profond, à seulement 30 km de la Georgie et à 65 km de l’Alabama. Au début des années 1980, beaucoup de choses avaient déjà changé. Les écoles étaient bien intégrées, et les relations raciales étaient à des années-lumière de ce qu’elles avaient été seulement une génération auparavant. Pourant, quelques poches de résistances ségrégationnistes persistaient dans la ville.

Je me souviens encore des fois où je devais traverser un quartier «noir» en voiture avec ma femme. Lors d’un de ces trajets, un groupe de jeunes s’est mis à nous faire des grimaces et à nous injurier en criant : «White trash!», ce qui signifie, si on traduit l’expression littéralement, «ordures blanches». Cela nous avait rendus très mal à l’aise, et il aurait été facile de perpétuer le phénomène de ségrégation en évitant ce genre de quartiers. Mais nous avons décidé de ne pas choisir cette option facile.

Big Mama

J’ai appris quelque chose d’intéressant concernant le processus de déségrégation en effectuant mon trajet quotidien vers l’université. Pour m’y rendre, je devais traverser une clôture située derrière mon immeuble et rouler à bicyclette sur une rue en cul-de-sac. Plusieurs des maisons minuscules situées sur cette rue étaient condamnées ou abandonnées. Sur la véranda d’une de ces vieilles maisons, une grosse dame noire était assise dans sa chaise berçante. Elle semblait sortie tout droit d’un film américain, alors je la surnommai Big Mama.

À Tallahassee, comme dans la plupart des petites villes, il est de coutume de saluer les gens que l’on croise, que ce soit sur la rue ou ailleurs, en leur disant : «Salut! Ça va?» Suivant cette tradition, chaque fois que je passais devant la maison de Big Mama, je lui envoyais la main. Jamais elle ne me répondait. Je suppose que la déségrégation n’avait pas encore atteint sa rue.

Ce petit manège dura au moins une bonne demi-douzaine de fois. Un matin, je la saluai, comme à mon habitude, et je continuai à pédaler. Rendu devant la maison voisine, j’entendis au loin un faible «Salut» lancé par Big Mama. C’était un début.

Cela prit encore quelques jours, mais finalement les faibles «Salut» devinrent de plus en plus enthousiastes. Bientôt, elle s’est mise, chaque fois qu’elle me voyait approcher, à m’envoyer la main vigoureusement en criant «Salut! Ça va?» Quelquefois, elle se levait même de sa chaise!

Une leçon toute simple

Si nous traitons les autres comme des adversaires, ils se comporteront comme des adversaires. Qu’elle concerne les relations raciales, les différences religieuses ou culturelles ou la marginalisation des personnes atteintes d’une maladie mentale, la ségrégation trouve toujours le moyen de se perpétuer, chaque groupe rendant l’autre inconfortable.

La seule façon de contrer cette situation est de faire abstraction des différences et d’affronter directement au malaise. Les personnes victimes de discrimination vont tôt ou tard également changer d’opinion. C’est ce que Big Mama m’a enseigné.

Je crois qu’il est bon de se rappeler cette leçon toute simple en cette période de l’année. Sur ce, Joyeuses Fêtes!

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