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11:28 26 juillet 2020 | mise à jour le: 26 juillet 2020 à 11:31 temps de lecture: 8 minutes

Opinion – La dénaturation des jeux

Opinion – La dénaturation des jeux

Est-ce que vous vous ennuyez du temps où les licences majeures de l’industrie suivaient un certain ordre logique? Depuis quelques années, les éditeurs semblent s’être donné le mot pour capitaliser sur le succès de leurs franchises et ainsi nous livrer des expériences qui n’ont à peu près rien à voir avec le matériel source.

Ubisoft est un exemple probant de cette mentalité avec la série Assassin’s Creed. Reconnue à ses débuts pour son gameplay furtif qui collait à des contextes historiques réels, Assassin’s Creed est devenu un titre fourre-tout où s’entremêlent des idées plus farfelues les unes que les autres. Et dire qu’à une époque, Ubisoft avait écarté l’idée d’inclure une arbalète pour Altaïr dans le tout premier Assassin’s Creed, citant un anachronisme. Pourtant, aujourd’hui il n’y a pas de souci à affronter des créatures mythiques, utiliser des pouvoirs divins et combattre avec la foudre de Zeus (j’exagère à peine!).

Saints Row de Volition suit aussi une évolution étonnante pour ne pas dire choquante. Même si la série ne s’est jamais vraiment prise au sérieux, elle était ce que nous avions de plus proche d’un clone à Grand Theft Auto. Chaque suite a poussé les éléments ridicules à un autre niveau jusqu’à l’apogée du non-sens avec Saints Row: Gat out of Hell. Certes un jeu considéré comme spin-off de la série, mais c’est encore cette idée de vendre un jeu en exploitant le succès de ses prédécesseurs qui m’agace. Surtout qu’ici, le gameplay n’a rien à voir avec les premiers jeux.

J’irais même jusqu’à dire qu’une série comme Resident Evil a perdu du terrain au fil du temps. Dès Resident Evil 3: Nemesis, les choses ont changé de façon irrémédiable. Capcom empruntait alors un tournant action exacerbé avec Resident Evil 4. Par la suite, Resident Evil 5 et Resident Evil 6 ont suivi cette même tangente, à un tel point que le sixième opus est devenu le mouton noir de la série principale. Un jeu décousu et surtout, à mon sens, dénaturé par rapport au matériel source. Resident Evil 7 est un peu un retour du balancier, mais on pourrait aussi critiquer l’approche à la Saw qui détonne du contexte habituel des autres titres de la franchise.

Évolution ne rime pas avec dénaturation

Avec le temps, il est impossible de conserver le même gabarit et ne jamais en démordre. Pour cette raison, la plupart des jeux vidéo suivent une évolution plus ou moins marquée selon la franchise. En guise de contre-exemple aux jeux dénaturés, j’aimerais citer The Legend of Zelda: Breath of the Wild. Le jeu est très différent de ses prédécesseurs, mais est-il pour autant dénaturé? Je ne pense pas, car en quelque sorte le jeu est un voyage dans le temps. The Legend of Zelda premier du nom sur Nintendo NES vous laissait explorer la carte à votre guise et compléter les donjons dans l’ordre que vous désiriez.

the legend of zelda breath of the wild

Breath of the Wild est une évolution de ce concept. Le sens de l’aventure, de l’exploration, les gadgets à la disposition de Link, je dirais que la formule est respectée dans son sens le plus large. À moins de s’appeler Electronic Arts, Rockstar Games ou Bethesda, il est impossible de vendre le même jeu pendant des années. L’innovation sera toujours un levier important pour faire progresser des franchises. Le problème vient quand les studios appliquent trop de changements en même temps.

L’évolution n’entraine pas une dénaturation. Elle respecte l’identité d’une licence, d’une propriété intellectuelle pour l’amener ailleurs tout en prenant compte de son historique. C’est pourquoi un jeu comme Dead Space 3 a tellement semé la grogne à l’époque : prenez une formule de jeu de survie et d’horreur respectable et oubliez tout de son succès pour tenter de viser large avec des mécaniques coop forcées, entre autres. Résultat : la franchise est disparue.

Un des meilleurs exemples d’évolution saine est la série Mario de Nintendo. Après plus de 30 ans, en 2D comme en 3D, les jeux continuent de nous surprendre sans jamais que l’on se dise « à quoi je joue déjà? ». Bon des jeux comme Mario Is Missing! peuvent laisser perplexe, mais en somme les jeux de Nintendo parviennent à conserver leur charme malgré tout. L’équilibre est maintenu et cela n’empêche pas d’innover.

La dénaturation peut aussi prendre un visage plus subtil et malicieux. Prenez par exemple des jeux de sport comme NBA 2K20 ou FIFA 20. Le premier met de l’avant un casino dans lequel on peut dépenser de la vraie argent en échange de butin in-game. Le second est aussi bourré de microtransactions (MTX) avec son mode Ultimate Team.

Pour comprendre là ou je veux en venir, je voudrais d’abord vous partager cette définition commerciale du mot dénaturer : « action de modifier les qualités ou les caractéristiques d’un produit en profondeur, jusqu’à le rendre impropre à la consommation. »

À mon sens, les MTX modifient de façon irréparable l’essence même des jeux à des fins purement mercantiles (lire : avarice). Donc quand je vois un jeu de sport qui veut m’inciter à jouer aux machines à sous pour obtenir des cartes rares, je me dis qu’il est impropre à la consommation et forcément dénaturé. Le plaisir de jouer et non de dépenser. Bien des jeux dénaturés le sont pour des décisions marketing.

La dénaturation a un prix

Tel que discuté plus haut, les jeux dénaturés comme Dead Space 3 peuvent mener à l’échec commercial et critique. Pour Assassin’s Creed, on ne reconnait plus la série et encore moins le rôle des templiers. Un autre jeu dont je n’ai pas parlé encore est Dino Crisis 3 qui a eu les yeux plus grands que la panse. Après deux excellents titres, Capcom a raté son coup en voulant transporter l’action dans l’espace. Et pour couronner le tout, le jeu avait l’une des pires caméras de tous les temps.

Que ce soit un terme à une lignée ou une crise d’identité, la dénaturation est un réel problème pour bien des franchises. Avant de procéder à des changements majeurs, il est préférable de peser le pour et le contre. Il y a toujours une part de risques à prendre pour assurer une saine évolution. C’est un peu comme marcher sur une corde raide. D’un côté, on ne veut pas tomber dans le vide et perdre sa notoriété. De l’autre, il faut se concentrer et garder l’équilibre avec les techniques qui ont porté fruit jusqu’à maintenant.

Comme vous le savez très bien, l’humain résiste aux changements. C’est pourquoi il est souvent difficile de trancher à savoir si une franchise est dénaturée, car le constat est un peu subjectif. Néanmoins, certains signes ne mentent pas et peuvent nous fournir des éléments de réponse. Quand un jeu déroge beaucoup de son parcours habituel, il y a de quoi s’inquiéter. Un beau paradoxe avec l’évolution qui demande justement de ne pas tourner en rond.

Au final, dénaturés ou non, les jeux doivent respecter leur historique.

Un texte de Michael Bertiaux de Jeux.ca

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