Un jeune ordinaire
J’ai 15 ans, bientôt 16. Si je me rappelle bien, vous appelez cela «l’âge ingrat». Moi, j’aurais tendance à nous qualifier de survivants. Je fréquente une école secondaire dans le grand-sud-ouest. J’aime mon école. J’ai plusieurs profs trippants, motivés, compétents et compréhensifs. D’autres qui font du temps. Ils ont autant d’autorité qu’une plante en plastique. Faut dire que ce n’est pas toujours facile pour eux, les profs, j’veux dire.
Comme la majorité des élèves de mon école, je ne suis pas Québécois de souche. J’ai le teint olive et je porte un nom d’étranger. Pourtant, je suis né ici à l’hôpital de LaSalle. Je me sens aussi québécois que David Desharnais, que Youppi ou qu’une cabane à sucre. Made in Québec! C’est pas facile à l’école. Il y a plein de petites gangs. Certains sont cool, d’autres moins. Moi, je suis chanceux, je n’appartiens à aucun groupe, j’aime ça comme ça. Je suis bon en maths, en science et très moyen en français. Pourtant ma mère enseigne le français, on dirait que j’ai plus les gênes de mon père qui est comptable agréé. Chez nous, à la maison, j’veux dire, on carbure aux résultats. Dans le sport, mon frère est un as au soccer, ma sœur patine comme une championne et moi, je me débrouille au football. Ma mère excelle dans son travail et cuisine comme Di Stasio. Papa, c’est papa… il est gros, mais il bouge beaucoup, un vrai bricoleur. Une famille ordinaire, qui fait quelques fois des choses extraordinaires, une cellule solide, solidaire et plutôt heureuse.
Je reviens à l’école. Je ne sais pas trop ce que je veux faire dans la vie. Je suis en cinquième secondaire et comme la plupart de mes chums, c’est un peu flou… L’avenir nous appartient, dit-on. Pour moi, l’avenir c’est tellement loin. Je dois me faire une idée, le cégep l’an prochain. Moi, je suis chanceux, j’ai les notes. Je pourrais les vendre des milliers de dollars mes résultats scolaires si je pouvais. Parce qu’à l’école tout peut se monnayer. La drogue, le linge, l’iPhone, les notes de cours, certains actes intimes. Moi, c’est la violence gratuite qui m’énerve. Il y en a partout, pas juste à l’école. Le week-end à 16 ans, on n’a pas grand-chose à faire. Trop vieux pour ceci et trop jeune pour cela, c’était comme cela dans le temps de mes parents aussi… Quelques fois, on se ramasse en gang au chaud dans les centres d’achats, dans les arénas; on va niaiser au centre- ville en métro, dans les arcades; on en voit de toutes les couleurs. Heureusement que je travaille dans une pharmacie dix heures semaines. J’aime ça.
Ma mère, Aïcha, enseigne à l’école privée que fréquente ma sœur. Mon frère Walid et moi allons au public. Le soir, ça fait de belles discussions autour de la table. Y’a pas de gagnants. On rit de nos travers et on constate que ce n’est pas si différent. J’ai 15 ans et je vois l’avenir avec optimisme. Je ne sais pas trop quoi penser de la Charte, des accommodements, de la commission Charbonneau et des autres questionnements politiques. Trop jeune ou indifférent, je ne peux pas répondre. Je suis très branché sur les médias sociaux et on ne parle pas trop de politique.
Drôle de génération que la mienne. Tout comme les Baby-Boomers, les X et les Y, on cherche notre place au soleil et comme dirait mon père, plus ça change plus c’est pareil… Et ça, c’est bien québécois, non?