Une enseignante de LaSalle autour du monde en voilier (3e épisode)
Pendant les deux derniers mois, ce ne sont pas les miles nautiques, mais les embûches qui ont défilé sous la coque de Lhasa, notre voilier.
Vers la Floride
Début novembre. C’est avec soulagement et fébrilité nous entrons dans l’«Intracostal Waterway» (un canal creusé à l’intérieur des terres, à quelques miles de la mer, pour faciliter la navigation entre Norfolk (Virginie) et la pointe de la Floride). En quelques jours de navigation que nous croyons «pépère», nous serons en Floride. L’ouragan Sandy est derrière nous et nous sommes persuadés que le pire l’est aussi.
Nous nous trompons lourdement.
En effet, si tous les guides nautiques parlent abondamment des risques d’échouage dans le canal de l’Intracostal, rien n’est dit des restrictions quant à la hauteur du mât. Or, très vite, nous nous apercevons que le nôtre est trop haut. Contrairement à ce que nous laissaient croire nos calculs, nous ne passons pas sous les ponts de 65 pieds qui enjambent le canal. Après deux ponts, une antenne VHF tordue et un feu de tête de mât arraché en font foi.
Sortir en mer – vers le sud-est
Nous nous déroutons donc et sortons des sentiers balisés de l’Intracostal dans l’espoir d’arriver à sortir en mer vers le sud-est. Mais un nouveau pont encore plus bas que les autres jeté en travers du Roanoke Sound nous bloque la route. En outre, les passages (inlets) vers la mer au niveau du Cap Hatteras sont traîtres: des bancs de sable s’y déplacent continuellement. Même les pécheurs locaux, dont les bateaux ont un tirant d’eau beaucoup plus faible que le nôtre et dont la connaissance de ces eaux est beaucoup plus grande, ne les empruntent qu’avec circonspection.
Le passage vers le sud-est nous semble donc impossible.
Sortir en mer – vers le nord
Après de nombreuses conversations avec les habitants du coin, nous préférons revenir sur nos pas jusqu’à l’entrée du canal pour prendre la mer à Norfolk. Deux segments de l’Intracostal s’offrent alors à nous: l’un, par lequel nous sommes arrivés, comporte trois ponts. L’autre, voie alternative décrite comme très belle, mais parfois peu profonde, n’en comporte qu’un. Nous nous décidons pour cette dernière.
Nonobstant son nom affreux, le canal du Dismal Swamp («du marécage lugubre») nous offre des paysages fantomatiques spectaculaires: couleurs d’automne ferrugineuses, atmosphère spectrale. Mais l’envoutement ne dure que quelques heures: bientôt, le pont se profile à l’horizon.
L’anxiété est tangible à bord. À l’intérieur, nos quatre filles attendent sagement le verdict. Bien qu’elles soient encore petites, elles ont compris l’importance et la délicatesse de la manoeuvre.
Nous amorçons lentement notre approche. Mais le vent se lève tout à coup et nous pousse plus rapidement que prévu dans la structure de béton. Ça ne passe pas ! Nous arrivons à faire marche arrière, mais l’indicateur électronique de vent situé devant le mât est tordu.
Il nous faut maintenant faire demi-tour dans l’étroit canal. Le vent qui souffle de plus belle nous pousse vers la rive, les haubans s’accrochent dans les branches, la vigne vierge menace d’étouffer notre éolienne, le bateau perd sa manœuvrabilité et nous voilà échoués !
En mettant les gaz à fond, Yanick arrive à nous dégager. Grimpée auprès de l’éolienne, je la protège tant bien que mal des tentacules végétaux qui la guettent. De toute évidence, il faut renoncer à faire demi-tour ici. Que cela ne tienne, Yanick manoeuvrera de reculons jusqu’à ce que le canal élargisse suffisamment.
Retour au point de départ
À ce point de l’aventure, nous sommes découragés. Nous avons perdu ou abîmé l’antenne VHF, le feu de tête de mât, la girouette et l’indicateur électronique de vent. Fort heureusement, le mât n’a pas été touché. S’il avait fallu qu’il accroche… Mon imagination délirante me présente plusieurs scénarios, tous plus sombres les uns que les autres.
Nous voici donc revenus devant la ville d’Elizabeth City (Caroline du Nord), au point exact où nous avons décidé de nous dérouter la première fois. Nous avons tenté un passage vers le sud et nous nous sommes butés à un pont. Nous venons d’essuyer un échec similaire vers le nord. Avec angoisse, nous envisageons la possibilité de passer l’hiver ici.
Catherine Desgagnés