Nouveau régime, même recette
L’Homme s’assoit dans son nouveau et grand fauteuil de luxe. Puis, il allume son nouveau téléviseur intelligent de 62 pouces. Devant lui, un plateau-repas aux odeurs et aux couleurs exotiques. Pour son premier jour de retraite, il se promet de se la couler douce devant le téléviseur.
La première image qu’affiche l’écran est en noir et blanc. On dirait qu’elle provient d’une caméra cachée. De toute évidence, il s’agit d’un bureau. Une grande table en chêne massif trône au centre de la pièce.
Autour, des hommes en habit-cravate, des femmes en tailleur et un ado vêtu comme s’il s’apprêtait à faire la une d’un magazine de mode. Tous se lèvent quand la porte s’ouvre pour laisser entrer CastaFleur-de-lys, leur Cheffe.
« Si je vous ai fait venir ici, c’est pour vous exposer mon plan pour les prochaines semaines. Comme l’adage le dit, nous avons 100 jours de graisse, euh, de grâce, où la population nous donne le bénéfice du doute. Je propose donc de les utiliser judicieusement pour enrayer le cynisme et redonner confiance à la population en ce que l’on dit. »
« C’est donc dire que nous allons respecter intégralement nos promesses et ne pas mettre la faute sur nos adversaires ou sur la population qui n’aura pas voté pour nous si nous ne réussissons pas? » demande l’ado.
« Oui, oui, petit idéaliste. C’est ça que nous allons faire. T’as pas à t’inquiéter. Va jouer à la pétanque avec grand-maman. En plus, j’ai entendu dire qu’ils allaient dérouler le carré, euh, le tapis rouge pour toi. »
Tout fier, tel un policier fraîchement diplômé qui va donner des tickets [KB1] au lieu d’arrêter des criminels, l’ado quitte prestement la salle, content d’aller remplir sa mission.
« D’autres qui s’imaginent qu’on va être différent? Non, personne? Parfait. Maintenant, voyons quelques promesses faites durant la campagne : fermer Gentilly, placer un moratoire sur les gaz de schiste, annuler la hausse des frais de scolarité tout en maintenant les bonis, surtaxer les riches rétroactivement, comme nous l’avons clairement expliqué, et annuler la taxe santé injuste pour la classe moyenne. »
« Vous ne pensez pas qu’on devrait être prudent avec toutes ces mesures? Après tout, près de 66 % des gens n’ont pas voté pour nous, donc pour nos mesures », se questionne un habit-cravate.
La Cheffe éclate de rire.
« Est-ce que cela a empêché Monsieur Stephen de faire ce qu’il voulait lors de ses mandats minoritaires? Non. Au contraire, il a fini par obtenir sa majorité. J’ai d’ailleurs étudié sa façon de faire et je compte bien l’appliquer ici. »
« Mais n’avez-vous pas peur que nos adversaires nous replongent en élection ? » demande un autre habit-cravate.
« Bah, nos seuls adversaires potables sont sans chef pour les prochains mois. Laissons-les se déchirer comme ils pensent que nous sommes les seuls à être capables de faire et profitons-en pour satisfaire la minorité qui a voté pour nous. »
L’habit-cravate qui pitonne sur une calculatrice depuis le début prend la parole :
« Par contre, pour la taxe santé, j’ai bien peur que ça ne soit pas réaliste. J’ai essayé plusieurs scénarios, mais aucun ne nous permet de reprendre le milliard de dollars perdu. »
« Je sais que ce n’est pas réaliste. J’ai déjà été à votre place. Mais nous devions sortir le Frisé coûte que coûte, même avec de fausses promesses », explique Castafleur-de-lys.
« Mais je croyais que notre cadre financier tenait la route, non? » demande son subalterne.
« Bah, on va pas s’arrêter à ça. De toute façon, que voulez-vous que la population fasse? Descendre dans les rues frapper sur des casseroles ? Pour une promesse non tenue? Ils y passeraient leur vie si c’était le cas.»
« Mais on dira de vous que vous changez d’idée et que vous n’être pas fiable. Vous savez, comme vous avez fait avec votre ancien allié devenu adversaire et deuxième opposition ? » renchérit l’habit-cravate.
« Nous mettrons la faute sur nos adversaires et expliquerons que les gens n’avaient qu’à voter pour nous. Après tout, ce n’est pas comme si nous ne les avions pas martelés de nous donner un gouvernement majoritaire. Bon assez travaillé pour aujourd’hui. »
L’homme ferme le téléviseur. Il pousse un soupir de soulagement, bien content que tout ça soit maintenant derrière lui. La porte s’ouvre et entre son épouse. Il se tourne vers elle et lui dit :
« Michou, t’avais raison. J’ai bien fait de quitter cette vie de fou. »