Isacsson, le modèle suèdois
Magnus Isacsson nous a quittés en 2012. Celui qui avait immigré de Suède en 1970 avait à son actif plus d’une quinzaine de réalisations. La dernière, Ma vie réelle, porte sur la vie de jeunes de Montréal-Nord et a remporté un prix aux Rencontres internationales du documentaire (RIDM) en novembre.
J’avais connu le travail de Isacsson au début des années 2000 après qu’il eût réalisé un documentaire sur le Sommet des Amériques de Québec. Sa démarche avait été originale, suivant simultanément le parcours de sept participants, à l’aide de sept équipes de tournages, et il avait suscité de vives réactions lors d’une projection à laquelle j’assistais à l’UQAM.
Ma vie réelle est une contribution importante pour la communauté nord-montréalaise. Espérons que l’establishment local saura y voir une identité à assumer au moment de mettre sur pied où l’on réfléchit de plus en plus aux célébrations du 100e anniversaire de Montréal-Nord et qui posera nécessairement la question de qui nous sommes. La tentation est forte d’occulter la vie des modestes et des exclus. Or, c’est précisément dans ces existences que plonge Isacsson et devant laquelle il aura été, une fois de plus, d’une grande sensibilité.
Les premières images du film font se succéder des images des émeutes de 2008 et celles d’enfants qui jouent dans la neige devant la Maison de la culture. Le contraste est frappant. Montréal-Nord a beau avoir une saveur tantôt caribéenne tantôt méditerranéenne, et parfois un climat insurrectionnel, on a aussi l’hiver et la neige ! Et les enfants jouent dedans, comme tous les enfants du Québec.
Difficile ainsi de ne pas s’attacher petit à petit aux personnages qui nous dévoilent leur vie et leurs misères. Troublant par ailleurs de voir l’univers dans lequel ils évoluent. D’une part, il a cette spontanéité des classes populaires, une espèce d’authenticité plutôt bienfaitrice.
Mais il y a aussi la précarité qui restreint, qui étouffe, qui hypothèque, qui tue. Cette précarité est corrosive. La caméra de Isacsson nous la montre en nous laissant nous faire notre idées. Elle fait le travail inverse du travail des grands médias spectaculaires.
Certaines scènes sont bouleversantes. Celle où Alex nous présente sa mère, par exemple, après avoir passé une partie du film à invoquer douloureusement son souvenir. La scène n’est pas exactement celle d’un conte de fées. Elle a suscité beaucoup d’émotions dans l’assistance d’étudiants et étudiantes du Collège Marie-Victorin où j’ai visionné le documentaire.
Et comme tout bon quartier populaire, la sagesse nous surprend au moment où on ne s’y attend plus. Cette fois, dans les réflexions d’un type qui travaille dans un magasin de prêt sur gage. Je ne suis pas un grand fan de ces commerces mais il faut reconnaître que le gars fait une lecture éminemment lucide de la force toute particulière, et précieuse, qu’acquièrent ceux qui parviennent à se relever d’une existence difficile à Montréal-Nord.
Enfin, une motion de félicitations pour Don Karnage que l’on voit à l’œuvre dans le documentaire. Le travail de formation musicale qu’il effectue est admirable et Don est manifestement un type dont le bonheur passe par celui des autres, ce qui est une qualité que l’on croise trop peu (même au cœur du secteur communautaire nord-montréalais dont on attendrait pourtant le contraire).
On sent Don Karnage dans son élément avec ces jeunes. C’est le sentiment qu’il m’avait laissé aussi lorsque je l’avais rencontré pour la première fois à l’Escale, il y a plusieurs années. La sensibilité dont il fait preuve avec les gens est un véritable antirouille social contre la corrosion décrite plus haut… Chapeau.
Magnus Isacsson m’avait contacté lorsqu’il cherchait des idées pour son documentaire sur Montréal-Nord, qui est devenu Ma vie réelle. C’était un honneur pour moi de pouvoir partager des idées avec lui.
Je suis attristé à l’idée que cette première discussion aura aussi été la dernière.
Guillaume Hébert