Aux origines du duvaliérisme
La projection avait lieu au Café LYL, bondé pour l’occasion. Mieux vaut un endroit plus serré qui déborde de monde qu’un amphithéâtre vide aux trois quarts. C’est chaleureux comme ça et c’est bien meilleur avec un thé à la menthe.
Dans le documentaire « Au nom du père », le réalisateur retourne aux origines de l’époque duvaliériste en Haïti. Il donne la parole à une série d’intellectuels et d’artistes, certains ayant même côtoyé François Duvalier, pour relater et mieux comprendre l’ascension au pouvoir de celui que l’on surnomma Papa Doc et qui instaurera un régime de terreur dans le pays.
Il faut comprendre qu’en Haïti, contrairement à ce que plusieurs États d’Amérique latine et des Caraïbes ont subi à la même époque, le despote en puissance n’a pas accédé le pouvoir à l’aide d’un putsch militaire. François Duvalier a bel et bien remporté une élection en reprenant à son compte la mémoire du très populaire président Estimé et en s’alliant avec une partie de la population rurale.
Duvalier se revendiquait d’idées « pro-négritudes » ou « noiristes » en vertu desquelles il voulait renverser le pouvoir des mulâtres en faveur des Noirs.
Est-ce que la classe moyenne appuyait Duvalier à l’origine ? C’est ce que prétend dans le film quelques-uns des interviewés dont George Anglade, un ancien professeur ayant fui la dictature, ayant contribué à fonder l’UQAM et qui est mort tragiquement dans le tremblement de terre de janvier 2010 (sa fille Dominique a par ailleurs accepté la présidence de la Coalition Avenir Québec (CAQ), ce qui ne manque pas de nous déstabiliser lorsqu’on sait comment George Anglade était un homme d’idées alors que la CAQ n’est guère plus qu’un lieu d’opportunités dans le paysage politique québécois).
Mais est-ce que la classe moyenne existait en Haïti à l’époque du Duvalier ? Selon Serge Bouchereau, qui était invité à commenter le film, la réponse est non. Selon lui, le pouvoir en Haïti est l’objet d’une dispute historique entre une bourgeoisie urbaine et une bourgeoisie rurale.
Et c’est ce qui nous permettrait de comprendre la reconfiguration du pouvoir à la mort de François Duvalier en 1971. Son fils Jean-Claude accéda au « trône » et, par son mariage, substitua l’alliance avec les ruraux par une alliance avec la bourgeoisie urbaine. On connaît mieux la suite : Duvalier fils est renversé par un soulèvement populaire en 1986 et il s’enfuit en France avec plusieurs centaines de millions de dollars. Rentré en Haïti en 2011, on ignore toujours s’il sera jugé pour ses crimes.
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Le film et les échanges ont été fertiles en réflexion durant la soirée. La musique pro-Duvalier entendue dans le documentaire a beaucoup fait réagir dans le café. Une chanson « Duvalier, président à vie », amenait certains à affirmer qu’il n’est pas trop tard aujourd’hui pour sévir contre les propagandistes du régime. D’autres relevaient la posture ambiguë des artistes aux côtés des mouvements politiques ou des gouvernements.
Certains se sont aussi rappelés leur fait d’armes de résistance au fascisme en Haïti ou… à Montréal-Nord ! Il n’y avait peut-être pas de tonton macoutes dans notre ville durant les années 70-80, mais il a tout de même fallu libérer le territoire des néonazis…
Mais le rempart le plus solide contre les dérives fascisante demeure l’exercice de la raison, l’usage toujours renouvelé de la pensée critique, ainsi que l’engagement. À ce chapitre, la soirée ciné-discussion du Mois de l’histoire des Noirs aura été un indéniable succès.