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06:00 31 mars 2017 | mise à jour le: 31 mars 2017 à 14:07 temps de lecture: 9 minutes

Moncef Marzouki: «La Tunisie est restée forte»

Moncef Marzouki: «La Tunisie est restée forte»
Photo: Getty ImagesBERLIN, GERMANY - MARCH 21: Tunisian President Moncef Marzouki arrives to meet with German President Joachim Gauck at Bellevue Palace on March 21, 2013 in Berlin, Germany. Marzouki is on a two-day state visit to Germany and is scheduled to meet with German Chancellor Angela Merkel tomorrow. (Photo by Sean Gallup/Getty Images)

Président de la Tunisie de 2011 à 2014, militant des droits de l’homme depuis 30 ans, médecin et auteur, Moncef Marzouki collectionne les chapeaux. Toujours actif dans la politique tunisienne en tant que président du parti d’opposition Mouvement de la volonté du peuple (Al Irada), M. Marzouki est également proactif sur la scène internationale. Il voyage de conférence en conférence pour aborder le terrorisme, le monde arabe, la Tunisie et sa transition démocratique.

Vous donnez de nombreuses conférences en Occident dont au Québec. Quels sont les thèmes que vous abordez ?
Il s’agit d’expliquer aux gens ce qui se passe dans le monde arabe. D’expliquer ce qui se passe en Tunisie. D’expliquer pourquoi elle s’en tire plutôt bien par rapport aux autres pays arabes. De rendre toute la problématique du printemps arabe compréhensible. Et d’amener les gens à être attentifs aux problèmes du terrorisme. Une question qui préoccupe [les pays arabes] tout autant que [les pays occidentaux]. Ce que les gens ne savent pas, c’est que 90 % des victimes du terrorisme sont des Arabes et des musulmans. Il y a malheureusement des glissements sémantiques, et les amalgames sont extrêmement négatifs.

Six ans après la révolution, où en est la Tunisie aujourd’hui?
Passer d’une dictature à une vraie démocratie, ça demande du temps. Et à l’échelle d’un pays ou d’un régime politique, une transition, ça prend plusieurs décennies. La transition est complexe, avec des arrêts, des avancements, parfois des retours en arrière, et peut être un objet de conflit. La transition n’est pas une rivière tranquille.

Comment voyez-vous l’avenir de la Tunisie?
Comme celui d’un pays développé, pacifique, une vitrine de ce que peuvent être des pays arabes musulmans lorsqu’ils ne sont plus en conflit. La Tunisie en est capable. Il n’y a pas de raison pour qu’elle ne réussisse pas sa transition.

En 2011, plusieurs pays ont emboîté le pas à la Tunisie dans le mouvement du printemps arabe. Que pensez-vous de la situation de la Libye?
La Libye a toujours été un grand sujet d’inquiétude pour la Tunisie. C’est notre sœur. Nous sommes très liés à ce peuple. Quand la révolution a éclaté en 2011, la Tunisie – un petit pays de 11 millions de personnes – a accueilli 2 millions de Libyens. Nous suivons ce qui se passe en Libye avec beaucoup de tristesse et d’inquiétude. Si la guerre civile continue, le pays connaîtra davantage de difficultés sociales et économiques. Nous aurons plus de réfugiés. La solution du problème libyen fait partie de la réussite de notre transition démocratique.

Et pour ce qui est de la Syrie?
La Syrie, c’est un cauchemar. Ç’a cessé d’être seulement un problème syrien. La Syrie en tant qu’État indépendant n’existe plus. C’est un protectorat russe et iranien. C’est un lieu de bataille entre les puissances régionales, certains pays européens et les États-Unis. Et le peuple syrien en est la victime. La solution n’est pas syrienne, mais internationale. […] Cette guerre se terminera un jour, mais il faudrait que cela arrive vite. Tous ces morts, ces millions de déplacés… Tout ça pour un peuple qui a simplement demandé la liberté. Et on lui répond par une guerre atroce.

«La Tunisie n’est pas une île dans un océan, c’est une île dans un archipel et tout ce qui se passe dans les îles de l’archipel a un impact énorme sur la Tunisie.» – Moncef Marzouki, ancien président de la Tunisie

Il y a eu plusieurs attentats en Tunisie ces dernières années. Les auteurs des attaques de Berlin, en Allemagne, et de Nice, en France, étaient des Tunisiens. Le pays est-il vulnérable au terrorisme?
Il y a eu des attentats terroristes pour saborder la transition. Pour mettre le chaos dans le pays. Mais ça n’a pas réussi. Ç’a fait mal, notamment au tourisme et à l’image du pays, mais la Tunisie est restée forte.
Les Tunisiens qui sont dans des mouvements terroristes, ce sont des enfants de la génération Zine el-Abidine Ben Ali [le dictateur chassé par la révolution du Jasmin en 2011] qui se sont révoltés. Sous son régime, deux tendances sont nées pour le contrer. Celle dont j’ai été le porte-parole disait : «On va lutter contre la dictature de façon pacifique.» L’autre branche a pris les armes.

Que devraient faire les pays arabes pour combattre et éradiquer les groupes terroristes?
Des réformes sociales et économiques. Le terreau du terrorisme, c’est la corruption, la pauvreté et le chômage. Traiter le terrorisme par la répression, c’est comme traiter la tuberculose avec de l’aspirine. Ça ne marche pas. Il faut traiter les symptômes et les causes. Le terrorisme a un symptôme : la violence de ces groupes suicidaires. Il a aussi des causes : la pauvreté et la misère. Mais c’est tellement plus simple d’envoyer l’armée…

Vous avez dit, il y a environ un an, que la corruption pourrait de nouveau faire exploser la Tunisie. Trouvez-vous que le président Béji Caïd Essebsi la combat?
Non. Nous estimons au contraire que le président Essebsi est arrivé au pouvoir avec une proposition de loi qui consiste quasiment à passer l’éponge sur tous les crimes économiques qui ont été commis contre le pays. Et cette loi a été massivement rejetée par l’opinion publique. Ce n’est pas seulement le point de vue d’un opposant. Elle a même été considérée par des instances internationales comme quasiment inacceptable d’un point de vue éthique et politique. S’il la fait passer de force, cela va bloquer la transition et ça risque d’être dangereux pour le pays. On fait tout pour que ça n’arrive pas. Je tiens à ce que la contestation soit faite dans le cadre de manifestations pacifiques.

Avant les élections de 2014, vous aviez dit qu’en cas de défaite vous quitteriez la vie politique. Pourtant, en entrevue sur Al Jazeera en février, vous avez annoncé que vous seriez candidat en 2019…
Non, je n’ai jamais dit ça! On me pose la question chaque fois, mais pour le moment, je n’en suis pas là. Ça sera une décision collective. Je n’ai pas dit que je serais candidat en 2019.
Pour ce que j’ai dit en 2014, quel homme politique n’a pas prononcé cette phrase? Nous la disons tous, mais nous restons accrochés à la politique. […] Il y a les habitudes, mais surtout, j’avais l’impression que le travail n’était pas achevé, que quelque chose avait été raté. J’aurais quitté la politique rasséréné s’il y avait eu une poursuite de la révolution. Mais voir les régimes que j’ai combattus toute ma vie revenir au pouvoir, même démocratiquement, c’est le signe que ce n’était pas terminé. Je veux finir le boulot. Je veux, avant de mourir, voir mon pays dans une démocratie débarrassée de la corruption.

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La présidence Trump et les inquiétudes du monde arabe

Si l’arrivée à la présidence américaine de Donald Trump en a surpris plus d’un, le militant des droits de l’homme qu’est Moncef Marzouki se dit surtout inquiet.

«Il fait partie de toute cette mouvance d’extrémisme, explique l’ancien président tunisien. J’ai l’impression que nous partons sur quelques années d’un discours antidémocratique, anti-droit de l’homme, populiste, qui pourrait être extrêmement négatif pour l’évolution des peuples.»
Mais ce qui accroît son inquiétude, c’est le controversé décret migratoire de M. Trump qui suspend les nouveaux visas aux citoyens de six pays à majorité musulmane. «La liberté de circulation fait partie des libertés fondamentales», rappelle-t-il.

Par ailleurs, l’appui du président Trump à son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi – qui a destitué Mohamed Morsi, en 2013 –, qui sera accueilli lundi prochain à la Maison-Blanche, inquiète M. Marzouki.

Le gouvernement répressif envers tout opposition d’Al-Sissi est souvent montré du doigt par des organisations de défense des droits de l’homme.
«C’est un pays où il y a le plus de violations des droits de l’homme : il y a 70 000 pri­sonniers politiques, et les condamnations à mort, on ne les compte plus», déplore-t-il.

À cela s’ajoute l’éventualité que l’ambassade américaine soit transférée de Tel-Aviv à Jérusalem. «Ce qui veut dire la reconnaissance de Jérusalem-Est comme faisant partie d’Israël, constate M. Marzouki. Ce que l’ONU ne veut pas reconnaître.»

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Des propos qui dérangent

Connu pour faire réagir et tenir des discours emplis d’émotion, l’ex-président de la Tunisie Moncef Marzouki a fait récemment quelques déclarations médiatiques qui ont fait sortir de leurs gonds les Tunisiens, qui l’accusent de les dénigrer et de les insulter.

«J’ai raconté qu’en rentrant en Tunisie après mes études [de médecine] en France, j’ai été frappé par des comportements inacceptables et que je ne voyais pas chez les Tunisiens de France, raconte-t-il. Je disais que ces comportements n’étaient pas innés, que c’était donc dû à la dictature. Qu’elle les favorisait. Mes ennemis politiques ont coupé dans ce que j’ai dit. Mais ceux qui avaient vu l’émission ont tout de suite réagi. C’est une affaire pour m’attaquer.»

Sa tribune publiée dans le quotidien français Le Monde, intitulée «L’Occident doit nous aider à parachever le printemps arabe » a également suscité de vives réactions en Tunisie. On pouvait lire : «Quel est le point commun entre l’attentat du 11 septembre 2001 aux États-Unis, celui de Berlin le 19 décembre 2016 et celui de Nice le 14 juillet 2016? La haine des Occidentaux! Pas seulement. Ils ont été commis par mes compatriotes, par des Tunisiens qui ont frappé aussi en Tunisie.» Depuis, ces propos ont été modifiés sur le site à sa demande.

«C’était une erreur, se défend M. Marzouki. Une phrase a sauté et ça rendait le texte totalement incompréhensible. Il est évident que ce n’est pas moi qui vais dire que les Tunisiens ont fait sauter le World Trade Center.»