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La leçon brésilienne

La leçon brésilienne
Photo: The Associated PressIn this Oct. 28, 2018 photo, presidential frontrunner Jair Bolsonaro waves after voting in the runoff election in Rio de Janeiro, Brazil. President-elect Bolsonaro has often expressed admiration for U.S. President Donald Trump, and appears poised to try to follow him in foreign policy. (AP Photo/Silvia Izquierdo)

Je m’en suis rendu compte la semaine dernière: je suis devenu cet Occidental arrogant qui sait tout, donneur de leçons, méprisant et dédaigneux. Moi, je sais ce que ça veut dire, être libre, je sais c’est quoi, une démocratie… Vous devez m’écouter quand je parle.

J’ai récemment connu un jeune Brésilien plein d’ambitions, gentil et fort sympathique. Il s’est installé au Québec il y a quelques mois, il ne parle pas encore le français, mais il apprend vite. La semaine dernière, nouvelles obligent, je lui ai demandé: «Mais qu’est-ce qui vous a pris, vous autres les Brésiliens, d’élire un tel type?» J’avais pris un air taquin, avec le sourire. Je m’attendais à ce qu’il soit déçu et outré comme je le suis, je voulais qu’on partage notre amertume et notre répugnance quant à ces vagues d’extrême droite fascisantes qui ne finissent pas d’envahir le monde…

Il en était autrement. Il ne voyait pas les choses de mon angle d’Occidental privilégié. Il les voyait de l’autre bout, il les a vécues au quotidien: les crimes, les braquages, les homicides, la violence, l’insécurité… Il a vu la corruption rampante jusqu’aux plus hautes sphères de l’État pourrir son pays au point de décider de le quitter. Il ne voulait plus, ne pouvait plus, y vivre. Comme lui, 55% des Brésiliens se sont sentis trahis par la gauche. Ils en ont eu tellement marre qu’ils ont accepté de troquer leur liberté si chèrement acquise contre un peu plus de sécurité.

Abasourdi, je lui ai servi une réplique qui n’était plus sur le registre de la taquinerie: «Je comprends, c’est légitime. Mais ce type, il est très dangereux, il ne peut pas être la solution.» Il m’a rétorqué que je ne comprenais rien. Je ne pouvais pas appréhender ce que c’est que de vivre dans un pays corrompu avec un des plus hauts taux d’homicides du monde. Je ne pouvais pas comprendre.

Je me suis tu, parce qu’au fond de moi, je comprenais. J’avais moi-même quitté mon pays à peu près au même âge que lui, dans un contexte différent, certes, mais je conçois bien ce sentiment d’abattement qui nous pousse à vouloir tout changer. Je comprends que le désespoir peut nous mener à des extrêmes hasardeux, parce qu’au fond, ça ne pourrait pas
être pire.

Je ne peux évidemment pas cautionner le choix des Brésiliens: Jair Bolsonaro est l’incarnation suprême des idées réactionnaires qui me répugnent au plus haut point. Mais je ne peux pas juger 55% de ce peuple pour autant. Je comprends les raisons de ce choix. J’en tire surtout une leçon qui devrait faire réfléchir tous les progressistes du monde, y compris chez nous: il ne faut pas laisser se développer un vide autour des besoins et des préoccupations élémentaires du citoyen. Le populisme s’y infiltrera très vite. Il faut être proche et à l’écoute, et surtout offrir rapidement des solutions concrètes et pragmatiques, au-delà du discours moralisant. C’est la seule façon de barrer la route à l’extrême droite.