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10:00 31 décembre 2013 | mise à jour le: 31 décembre 2013 à 10:13 temps de lecture: 6 minutes

Les réfugiées syriennes, des fiancées bon marché

Les réfugiées syriennes, des fiancées bon marché
Photo: Spencer Platt/getty

Les camps de réfugiés sont devenus des marchés de fiancées où des jeunes syriennes sont forcées de marier de riches Arabes du Golfe.

Chantant avec d’autres jeunes filles dans le hall communautaire d’Amman, en Jordanie, la jeune Bayan semble très heureuse. Elle n’est pas heureuse uniquement parce qu’elle a fui le célèbre champ de bataille de Homs, son village natal, mais aussi parce qu’elle se marie à un jeune réfugié syrien qu’elle connaît. Et Bayan est loin d’être la seule Syrienne réfugiée en Jordanie qui s’apprête à se marier. «J’ai entendu dire que plusieurs Jordaniens voulaient épouser des femmes syriennes, dit-elle. Je pense que c’est bien et mal à la fois. Il y a des hommes qui sont très gentils et attentionnés et qui prendraient soin des filles, et il y a ceux qui profitent des femmes syriennes.» «Mon cousin dans le camp de Zaatari m’a dit que des Jordaniens proposaient aux filles syriennes de les sortir du camp en échange de leur main.»

Voici les nouvelles mariées de la guerre. Le conflit qui fait rage en Syrie a poussé 1,7 million de Syriens sur les chemins de l’exil. Ces familles, qui menaient autrefois une vie décente, se retrouvent maintenant dans des camps de réfugiés situés dans les pays limitrophes, vivant dans des conditions misérables. Mais elles ont une possibilité d’alléger leur situation : leurs filles. «Les Syriennes sont très belles», dit un Égyptien résidant au Caire. Et c’est beaucoup plus facile pour leur famille si elles se marient. Mon imam agit à titre d’entremetteur. J’ai pensé marier une Syrienne, mais j’ai eu des remords.»

D’autres hommes, apparemment, n’ont pas ces scrupules. «Des hommes du Golfe viennent ici pour marier des filles», dit Nour Sahawneh, un pasteur chrétien vivant dans le village de Mafraq, un bourg de 60 000 âmes qui accueillent maintenant 20 000 réfugiés syriens. «Selon la législation jordanienne, ce n’est pas un vrai mariage, car elles n’ont pas les bons documents. Mais cela importe peu à ces hommes, parce qu’ils ne veulent pas ramener les filles à la maison de toute façon.»

Plus de la moitié des réfugiées syriennes se sont mariées avant l’âge de 18 ans, selon un nouveau sondage réalisé par l’ONU. Une réalité qui concerne autant les femmes âgées mariées que les filles comme Bayan, qui épousent avec enthousiasme leurs camarades réfugiés. Cette situation met en relief une nouvelle donne pour les pays qui accueillent des réfugiés syriens : l’arrivée de familles habituées au mariage précoce, et souvent désespérées au point d’encourager des noces inappropriées pour leurs filles. Au camp de Zaatari, il y a plusieurs boutiques qui vendent des robes de mariée. «De nombreuses familles marient leur fille pour alléger leur fardeau financier, dit Rana El-Muutari, une travailleuse sociale de l’organisme Sauvez les enfants. À Zaatari, les autorités ont déjà banni les automobiles arborant les plaques de l’Arabie saoudite ou du Golfe parce que les hommes qui venaient de ces régions profitaient des filles.» Dans un sondage de l’ONU, 30 % des mères et 22 % des pères disent avoir accepté le mariage de leur fille pour des raisons économiques, tandis que 39 % des mères et 26 % des pères invoquent la protection de l’honneur familial pour justifier leur décision.

Selon UNICEF, les réfugiées syriennes fiancées sont plus à risque que les fiancées syriennes typiques, parce que les prétendants sont beaucoup plus âgés qu’elles – et qu’ils sont complètement étrangers à la famille. Bayan, pour sa part, ne doit plus s’inquiéter des voitures immatriculées au Golfe. «Maintenant, j’ai une nouvelle vie, dit-elle. Après mon mariage, je ne penserai plus à l’éducation.» Elle regarde en avant, en quête d’autre chose.

Les exilées mariées plus vulnérables, selon l’UNICEF
Le mariage, pour une réfugiée syrienne, est une affaire risquée. «Il y a des dangers physiques pour les jeunes femmes, comme lorsqu’elles donnent naissance par exemple, raconte Jennifer Melton, qui travaille à l’UNICEF. Et il y a aussi des risques sociaux et émotionnels.» Les sondages montrent que plus la différence d’âge est grande entre les mariés, plus la fille est vulnérable. Malheureusement, une fille mariée victime d’abus hésite avant d’aller dans une clinique de l’UNICEF. «Il y a un manque de confiance envers les travailleurs humanitaires ici», raconte Mme Melton. À la place, elles vont vers leur famille ou, s’il y a un conflit entre les deux familles, vers un cheikh.»

Amani, l’infirmière modèle de 22 ans qui aide ses compatriotes syriennes
Même dans son nouveau statut de réfugiée, Amani Hyyara est un modèle. Cette infirmière de 22 ans est bénévole pour un programme de soutien aux filles qui, comme elle, sont réfugiées. «Les premières fois, quand elles venaient, elles étaient tristes, dit Amani. Mais au fil du temps, elles ont commencé à s’ouvrir. Je peux sentir leur joie quand elles descendent du bus pour venir ici!» Amani dit qu’elle aime la Jordanie : «C’est assez que ce soit proche de mon pays. Le vent de Syrie souffle ici aussi.»

«Il n’y a pas d’épidémie de mariage»
Notre entrevue avec Nadia Shamrouckh, Directrice générale, Union des femmes jordaniennes

Les mariages entre de jeunes réfugiées syriennes et des Jordaniens sont-ils fréquents?
Le mariage précoce est une pratique importée par les réfugiés de Syrie. Ces femmes sont pauvres, et leurs mères se sont elles aussi mariées jeunes, donc elles ne pensent pas que cette pratique puisse être problématique. Mais les familles syriennes nous disent qu’elles refusent lorsqu’un Jordanien leur demande la main de leur fille.

Pourquoi?
Elles sentent que les Jordaniens ne les traitent pas avec respect parce qu’elles sont réfugiées. Je sais qu’il se dit beaucoup de choses à propos des réfugiées syriennes qui sont mariées de force à de vieux Jordaniens – mais nous travaillons avec 20 000 familles syriennes, et bien que plusieurs demandes en mariage soient faites aux filles, nous n’avons pas vu l’épidémie de mariage dont les autres parlent.

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