Soutenez

Le peuple arménien et sa blessure centenaire

Photo: Getty

Des excuses, oui; une reconnaissance, jamais. Un siècle après le massacre de plus d’un million d’Arméniens par l’Empire ottoman, la Turquie persiste à nier le génocide commis sur ses terres… à l’instar de plus de 160 pays dans le monde.

En 1915, l’Empire ottoman est au bord de l’éclatement, et la Turquie moderne est sur le point de naître sur ses ruines. Accumulant d’humiliants revers militaires devant l’avancée des troupes russes, anglaises et françaises formant la Triple-Entente, Istanbul accuse les minorités chrétiennes qui peuplent son territoire d’aider l’ennemi. Grecs, Assyriens et Arméniens deviennent alors les boucs émissaires de la défaite, autant de «tumeurs» qui gangrènent la «pureté» de la race…

«Déjà, à partir de 1876, les autorités ottomanes utilisaient des termes biologiques pour désigner ces communautés. Les Arméniens étaient des “microbes” accusés de “sucer le sang des musulmans”», raconte en entrevue à Métro Hamit Bozarslan, historien et politologue à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et coauteur de Comprendre le génocide arménien.

Selon le chercheur, aucune zone d’ombre ne subsiste aujourd’hui: Istanbul a agi selon un plan précis d’extermination des Arméniens.

«En 1914, entre 25% et 30% de la population qui occupait le territoire de la Turquie actuelle était chrétienne. En 1924, ce chiffre n’était plus que de 1%», soutient M. Bozarslan, insistant sur le large consensus scientifique établi autour de ces chiffres.

«La Turquie moderne a été fondée sur les racines du génocide arménien. Jusqu’en 1960, la Turquie a été gouvernée par des hommes qui ont perpétré les massacres.» – Hamit Bozarslan, historien et politologue à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, et coauteur de Comprendre le génocide arménien

Massacres arbitraires, confiscation illégitime de biens, déportation massive de la presque totalité de la population arménienne, souvent à pied, vers les camps de concentration établis en Syrie voisine: la liste des atrocités commises par l’Empire ottoman contre cette minorité, abondamment décrite dans Comprendre le génocide arménien, semble avoir pavé la voie au long cortège de massacres qui a caractérisé le XXe siècle.

«Il est difficile de déterminer avec certitude si le génocide arménien fut le prélude de l’Holocauste nazi, explique M. Bozarslan. Mais l’Allemagne était au courant de tout ce qui se passait; à l’époque, des diplomates allemands ont même accusé l’Empire ottoman d’annihiler un peuple, une race. Ce qui est sûr, c’est qu’Istanbul a été la première capitale à normaliser l’idée qu’une population puisse être exterminée en temps de guerre.»

«Il y a eu des atrocités, mais il n’y a pas eu de génocide»

«Il y a un million d’Arméniens aujourd’hui en Turquie; pourquoi seraient-ils encore là s’il y avait eu un génocide? Allez leur demander s’ils ont été victimes d’un génocide: ils vous riront au nez!» s’exclame le consul honoraire de la Turquie à Montréal, Gérard E. Battika, lorsque Métro lui demande pourquoi Istanbul nie, 100 ans plus tard, qu’un génocide a été perpétré sur son territoire.

Encore aujourd’hui, les manuels d’histoire turcs enseignent aux enfants que l’Empire ottoman s’est défendu contre une insurrection arménienne au cours de la Première Guerre mondiale.

«En 1915, les Arméniens étaient alliés aux Russes pour prendre le plus grand territoire en Turquie», insiste M. Battika.

Les Turcs sont prêts à reconnaître qu’un génocide a été commis par leurs ancêtres, indique le consul, mais à une seule condition: qu’un tribunal international rende une décision en ce sens.

«Il y a eu des atrocités, et on s’est excusé pour ça. Mais il ne s’agit pas d’un génocide. Les deux populations, autant l’arménienne que la turque, ont été tuées pendant cette guerre», affirme M. Battika.

Questionné à savoir si des monuments avaient été dressés sur le territoire turc à la mémoire des victimes arméniennes massacrées en 1915, comme plusieurs l’ont été en l’honneur des soldats ottomans, le consul admet que non.

«Il faut arrêter de ressasser le passé; tout ce que veut la Turquie, c’est se réconcilier et vivre en harmonie. [Les Arméniens] vont-ils demander pendant encore 100 ans que le génocide soit reconnu? Nous sommes patients, mais bon…»

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.