Dalila Awada

Double fardeau

Double fardeau

La semaine dernière, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) rendait public un rapport sur les actes haineux à caractère xénophobe. On y apprend que les crimes haineux ont augmenté au Québec. Seulement pour l’année 2017, leur nombre a bondi de 47 %.

Dans le cadre de cette enquête, 86 personnes ont témoigné des conséquences psychologiques de ces agressions : dépression, anxiété, sentiment d’humiliation… Beaucoup racontent avoir changé leurs habitudes après l’agression, en évitant des lieux par exemple ou en ne sortant plus seules. Ces effets sont plus marqués chez les femmes.

Le rapport rappelle aussi que la proportion d’actes haineux signalés aux autorités est minime ou que ceux-ci ne sont pas enregistrés comme tels. En d’autres termes, la situation réelle est encore pire que la situation déjà troublante décrite par la CDPDJ.

Durant la période du dépôt de la charte des valeurs du gouvernement Marois, je recevais régulièrement des témoignages de femmes portant le foulard. Le contexte politique était tendu, et elles s’étaient retrouvées malgré elles au cœur d’un débat de société acrimonieux. Elles sont devenues des cibles faciles.

Je me souviens particulièrement d’une fille qui m’avait raconté s’être fait tirer son foulard par derrière. Son agresseur l’avait étranglée quelques secondes sur le quai du métro. Une autre m’avait relaté que sa mère s’était fait suivre par un homme qui l’insultait par la fenêtre de sa voiture.

Ces deux cas n’ont pas été rapportés et n’ont pas été médiatisés.

Plusieurs facteurs expliquent cette réticence à porter plainte. À cet égard, la CDPDJ note que des personnes pensent qu’elles ne seront pas prises au sérieux, ou que les recours seront inutiles, faute de preuves. Certaines ne connaissent tout simplement pas les ressources disponibles. Et d’autres n’ont pas confiance dans les institutions, surtout les services policiers.
Dans le cas particulier des femmes musulmanes, je crois que, parfois, il y a aussi une volonté de ne pas être doublement victimisées. Elles le sont dans le discours public, on dit qu’elles sont aliénées, soumises, victimes des hommes et de l’Islam…

Alors, évoquer un acte haineux les place de facto et de nouveau dans la posture de victime. Et c’est comme si elles tentent de se distancier de cette étiquette. Je ne pense pas que ce raisonnement soit toujours volontaire, mais c’est ce que je décèle en discutant avec différentes femmes, et en prêtant attention à mes propres réactions quand je vis moi-même de la violence verbale.

Je veux éviter de me sentir vulnérable et j’assume difficilement que je puisse être victime, alors qu’il n’y a là rien de gênant, c’est factuel. Mais quand c’est déjà un titre qu’on se fait accoler ad nauseam, on peut être plus réticente à l’utiliser soi-même. On minimise, on se dit que c’est juste un mauvais moment à passer.

Pourtant, il importe de documenter ces phénomènes, de les décrire, de les chiffrer, de faire ressortir les patterns. Plus le portrait sera clair et fidèle à la réalité, plus les solutions seront efficaces. La tâche est pénible c’est vrai, elle peut prolonger le trauma, mais aussi le soulager.

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