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05:00 23 septembre 2020 | mise à jour le: 22 septembre 2020 à 23:22 temps de lecture: 4 minutes

Les deuxièmes mères

Les deuxièmes mères

Il s’agit, je crois bien, de mon plus vieux souvenir d’enfance, voire plus vieux souvenir tout court. Entre deux et trois ans, si mes calculs sont bons, dans le salon familial. Mes parents font en quelque sorte « passer des entrevues » à une nouvelle gardienne, laquelle prendra la relève de Sylvie, tout juste partie pour un job dans un entrepôt de jeans. Ils me laissent ainsi une heure ou deux avec chacune des candidates, voire si la chimie s’impose d’emblée.

Le choc est alors important : je réalise, en regardant un film poche avec la première en lice, que Sylvie m’a, selon toute vraisemblance, abandonné. Qu’elle ne reviendra pas. Mon petit coeur de bambin connaît ainsi, pour la première fois de son histoire, le désarroi. La crise, magistrale. Mes excuses à Madame l’Interviewée qui, si ça se trouve, est potentiellement encore traumatisée de la réaction d’un ti-cul l’étant encore plus. Magistrale crise. Pas de votre faute, madame, même si le film en question – merci aux trois postes de télé disponibles à l’époque – a nécessairement nui à votre candidature: un dude qui tombe dans un espèce de gros coulis vert dégueulasse, et qui passe le reste du film à tenter de s’en sortir (je sais, j’ai une mémoire magnifique pour les trucs d’importance capitale- quelqu’un a vu mes clefs de char, au fait?).

Parce que Sylvie, voyez-vous, n’était pas qu’une gardienne. Ado venant d’abandonner l’école, celle-ci a joué, dès que ma mère a repris son boulot d’adjointe, le rôle d’éducatrice, infirmière, cuisinière, comédienne, metteure en scène, dessinatrice, responsable de chantier de cabanes en coussins de divan, etc. Je perdais, ainsi donc, beaucoup plus qu’une simple « gardienne ». Plutôt l’un des principaux socles sur lesquels ma vie de ti-cul s’était construite. La dislocation conséquente, sans vouloir charrier, de mes références de morveux. Bref, la catastrophe.

Par chance, l’expérience de Sylvie à l’entrepôt de jeans devait s’avérer négative et, mise au fait de ma crise d’angoisse stratosphérique, elle revint peu après s’occuper de son petit Fred (faut dire que j’étais, même s’il est loisible d’en douter, particulièrement adorable).

Les années suivantes ont été consacrées aux tâches et fonctions mentionnées ci-haut, auxquelles s’est ajoutées celles de tutrice, d’aide au devoir, prof de lecture, confidente, critiques en tout genre, et j’en passe (des tonnes). Un port, ancre et phare, en prime, aussi.

Vers la fin du primaire, étant depuis en mesure de demeurer seul à la maison, le mandat de Sylvie devait se terminer, non sans beaucoup d’émotions, de part et d’autre. Reste que même si une trentaine d’années sépare cette époque à celle d’aujourd’hui, ses enseignements m’accompagnent encore, directement ou subrepticement, à chaque jour de mon existence.

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Pourquoi raconter ces passages assez persos merci? Parce qu’une grève des intervenantes en petite enfance est actuellement en marche, sous l’impulsion d’un de leurs principaux syndicats. Et que je suis sur le cul, au figuré et presqu’au propre, depuis que j’ai appris que celles-ci gagnent l’équivalent de 12,42$ l’heure, soit moins que le salaire…minimum, fixé à 13,10$.

À leurs revendications (légitimes) d’obtenir 16,75$, le ministre Mathieu Lacombe réplique avec un généreux 12,83$, violant ainsi cette loi névralgique de l’équité québécoise. Mieux encore : afin de calmer le jeu, Lacombe leur demande de mettre de l’eau dans leur vin, en précisant que peu importe le secteur, une augmentation souhaitée de 35% serait nécessairement jugée déraisonnable.

Euh… Mettre de l’eau dans leur vin, genre en demandant moins que ce qu’oblige la Loi? Et sérieux, doit-on réellement expliquer la différence entre des augmentations respectives de 35% sur un salaire de 100 000$ et sur un de… 12,42$ l’heure?

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Gandhi disait que l’on reconnaît la valeur d’un peuple à la façon dont il traite ses animaux. L’axiome devrait s’appliquer, évidemment à plus forte raison, aux Sylvies de ce monde. Celles et ceux qui construisent, patiemment et avec dévotion, chacun des petits murets soutenant nos architectures sociétales. La moindre des choses, côté reconnaissance. Et en attendant que nos ministres réalisent l’évidence, merci. Un gros et un vrai, à part ça.

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