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09:59 30 septembre 2020 | mise à jour le: 30 septembre 2020 à 10:01 temps de lecture: 4 minutes

Plaidoyer pour un peu de bienveillance

Plaidoyer pour un peu de bienveillance

Je suis directrice générale de la Table de concertation jeunesse Bordeaux-Cartierville. Pour la plupart des gens, ça ne veut pas dire grand-chose. Disons que je soutiens les organismes qui travaillent auprès des 0-25 ans vulnérables et leurs familles, que je développe et aide à développer des réponses à leurs besoins. C’est la version simple. Au quotidien, vous n’imagineriez même pas tout ce que ça peut vouloir dire.

Dans le milieu communautaire et du développement social, nous sommes habitués à être professionnellement incompris. Néanmoins, depuis peu, j’éprouve un besoin viscéral d’expliquer ce que l’on fait. Besoin, surtout, de remercier ceux qui s’y investissent.

Parce que si c’était déjà difficile avant, depuis COVID, on est ailleurs. J’ai besoin de faire état de l’ampleur de tout ça, de saluer ceux qui surnagent à travers, parce que nous manquons trop souvent de mots pour témoigner.

Nous sommes d’accord : tous les gens qui œuvrent de près ou de loin à la gestion de cette pandémie méritent d’être remerciés et reconnus mille fois. Mais moi, c’est ceux-là que je côtoie et devant qui j’ai envie de m’incliner.

Je parle des travailleurs du milieu communautaire et leurs partenaires. Je parle autant des organismes qui adressent les besoins physiques de base des populations (sécurité alimentaire, hébergement, sécurité, précarité économique) que de ceux qui se consacrent aux enjeux sociaux incontournables (isolement, santé psychosociale, violence, développement des individus, itinérance, jeunesse, immigration). Je parle autant des directions que de leurs équipes et de leurs partenaires, de tous ceux qui constituent le filet social de nos quartiers.

Parce que depuis mars dernier, leur monde a changé.

Non seulement ils continuent à faire ce pour quoi ils se battent depuis des années, mais ils doivent le réinventer chaque jour. En plus des besoins déjà intenses de leurs populations et les difficultés à y répondre, ils doivent maintenant gérer autre chose. La pandémie.

Nous sommes depuis toujours la ligne de front sociale. La pandémie n’y a rien changé.

Maintenant, en plus d’adresser tout le reste, nous devons gérer cette pandémie, ses effets, ses dommages sociaux collatéraux, toutes les adaptations qu’elle induit et la sécurité de nos équipes. Nous devons travailler trois fois plus intensément, sur quatre fois plus de dossiers, aussi bien qu’avant mais cinq fois plus vite. Vous voyez l’image.

La pandémie nous amène sur des terrains inconnus, nous fait plonger les mains dans des problématiques exacerbées et parfois très loin de nos champs de connaissance. Nous mettons en commun nos expertises et nous y arrivons.

Aujourd’hui, je m’arrête donc pour vous remercier. Tellement. Et pour vous demander une chose.

Prenez soin de vous.

Dans ce milieu dont le quotidien atteint des sommets d’intensité, nous sommes beaucoup à vouloir tout donner. Mais là où plusieurs étaient déjà sur le point de frapper un gros mur, le contexte actuel accélère le véhicule et il y a un danger réel que le mur arrive plus tôt, plus fort.

Alors je vous en prie, faites attention. Car aller plus loin que le bout de vous-même n’aidera personne.

Dans mon entourage professionnel, nous constatons depuis un moment que nous devons développer notre bienveillance. Volontairement et consciemment. Prendre soin les uns des autres et accepter que d’autres veillent sur nous. Parce que les larmes arrivent plus vite, les mots sont plus chargés. Beaucoup de journées dévient de leur route très rapidement, et nous écorchent au passage.

À tous les travailleurs du communautaire et du développement social, je nous demande d’être bienveillants envers nous-mêmes.

Pour notre propre bien-être, et aussi pour celui des populations qui donnent du sens à ce que nous sommes.

Sara Marie-Jo Bastien,
Table de concertation
Jeunesse Bordeaux-Cartierville

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