Société

Saisir le sein d’une mère pour allaiter, «une agression», dénoncent des femmes

Photo: © wong sze yuen/shutterstock.com

Que ce soit par manque de formation ou en raison des mauvaises conditions de travail, il arrive qu’un professionnel de la santé saisisse le sein d’une mère sans son consentement dans le but de l’aider à allaiter, une «agression» que dénoncent trois intervenantes consultées par Métro.

Selon la consultante en lactation IBCLC (certifiée internationalement) Annabelle Boucher, il n’est jamais nécessaire de toucher la poitrine d’une femme, même pour l’aider à allaiter.

«Pour l’avoir vécue moi-même à l’hôpital il y a dix ans, ça m’avait marqué», raconte-t-elle d’emblée en entrevue avec Métro.

En effet, Mme Boucher explique que certains professionnels de la santé peuvent saisir le sein d’une femme sans demander pour voir s’il y a du lait qui sort ou encore forcer le bébé sur le sein de la mère. «Ce sont des choses qui sont vraiment intrusives», ajoute-t-elle. 

Samedi dernier, la consultante en lactation IBCLC a senti le besoin de parler de cet enjeu sur sa page Facebook personnelle pour conscientiser d’autres femmes, à la veille de la Semaine mondiale de l’allaitement maternel, du 1er au 7 août.

«J’ai décidé d’en parler aujourd’hui, car il me semble que je vois de plus en plus de cas dans ma propre pratique privée. On dirait que ça empire avec la pandémie et l’épuisement de nos infirmières», écrivait-elle. 

La publication d’Annabelle Boucher a été partagée 40 fois et plus d’une quinzaine de femmes l’ont commenté pour manifester leur accord. 

«On m’a attrapé les seins à pleine main pour les écraser et vérifier que des jets de lait sortaient bien de mes seins», confie l’une d’elles. 

«Ça donne vraiment l’impression d’être une « chose » et non un humain…», écrit une autre internaute.

La chargée d’affaires professionnelles pour l’Ordre des sage-femmes du Québec (OSFQ), Catherine Arpin, assure que le consentement est au coeur de la philosophie de la profession.

«Dans la grossesse, on va demander à la femme pour prendre ses signes vitaux, toucher son ventre lors de la palpation. C’est sûr que pour l’allaitement, il n’y a pas une sage-femme qui va toucher le sein d’une femme avant de lui avoir demandé la permission», soutient-elle. 

Enseigner les bonnes pratiques

La professeure de soins infirmiers au Cégep du Vieux Montréal Mélanie Giard indique que le nerf de la guerre est d’enseigner les bonnes pratiques de l’allaitement aux professionnels de la santé. «Quand je donne le cours d’allaitement, au début de la session, je le dis expressément à mes étudiantes que prendre le sein d’une mère, c’est une agression», affirme-t-elle. 

Le personnel soignant peut guider les mains d’une mère pour l’aider plutôt que de le faire soi-même, explique Mme Giard. «Le but n’est pas d’allaiter à sa place, mais d’essayer de la guider quand ça ne fonctionne pas». 

C’est aussi l’avis de la directrice générale du Mouvement allaitement du Québec (MAQ), Raphaëlle Petitjean. «Même si le bébé a du mal à prendre le sein, si on leur montre en prenant leur propre sein, quand la personne n’est plus là, il n’y a plus cette troisième main pour tenir le sein. Donc, ça n’aide pas beaucoup».

Elle ajoute que forcer un bébé au sein peut avoir des conséquences, comme l’aversion du sein.

Mélanie Giard précise toutefois que les infirmières en hôpitaux ou en CLSC ne sont pas mal intentionnées. «Mais le système de santé, en ce moment, ne va pas bien, précise-t-elle. Les employées sont débordées et vivent sous la pression d’obtenir des résultats. Il faut que le bébé boive absolument, mais chaque infirmière a cinq autres patients de qui s’occuper.»

Uniformiser la formation sur l’allaitement

Si le MAQ travaille depuis plus de dix ans à l’uniformisation de la formation en allaitement, Raphaëlle Petitjean soutient que c’est un enjeu très complexe puisqu’il y a des disparités au sein des différents ordres professionnels du milieu de la santé. 

«Même au niveau des sages-femmes, par exemple, on s’est rendu compte que le programme de formation de base en allaitement est loin d’être suffisant», ajoute-t-elle. 

Catherine Arpin de l’OSFQ n’a pas pu confirmer le nombre d’heures exactes allouées à l’allaitement dans la formation de sage-femme.

Cette année, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a mené à terme et diffusé dans le réseau une formation nationale révisée en allaitement en ligne. Gratuite, cette formation est à l’intention des professionnels de la santé, des intervenants et des bénévoles pour la formation minimale en allaitement. 

«Justement, cette notion d’attitude et de respect de demander la permission d’une femme pour prendre son sein fait partie de cette formation», ajoute Raphaëlle Petitjean. 

Si elle est fortement recommandée, la formation n’est toutefois pas obligatoire. 

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