Vivre ensemble

Liberté académique: la parole libérée?

Photo: skynesher/iStock

La colère et la critique ont mauvaise presse. À la lumière des récentes controverses à l’Université d’Ottawa et des débats sur la liberté académique qui s’en sont suivi, notre société gagnerait à apprendre à recevoir la colère et la critique comme des cadeaux plutôt que de les juger et condamner sur-le-champ.

Il est bête de croire que les étudiant.es doivent être tout simplement passifs face à ce qu’on leur sert en milieu universitaire. Ils sont en droit de répondre, après tout, c’est là le signe d’une démocratisation de la parole et du partage des idées. C’est aussi le signe d’un esprit critique qui s’éveille. Et ça, ça me rassure pour l’avenir considérant les nombreux défis qui nous attendent sur les plans social, environnemental et économique.

Une anecdote s’impose pour illustrer mon propos. Lorsque j’étais étudiante au baccalauréat en service social, une collègue de classe trans s’était montrée très critique d’un devoir qui m’apparaissait somme toute assez banal : réaliser un génogramme, soit, un genre d’arbre généalogique de soi et de sa famille. Cette étudiante a vivement exprimé son mécontentement à la professeure qui l’a très mal reçue.

Dans un génogramme, il faut désigner par un «X» les personnes de sa famille qui sont décédées. Le génogramme de cette étudiante en était rempli parce que la mort et l’exclusion jalonnent le parcours des personnes trans. Cette communauté est surreprésentée parmi les personnes qui décèdent par suicide ou ayant été rejetés par leurs proches. Ainsi, ce « banal » exercice était un douloureux rappel de nombreux deuils avec lesquels cette étudiante devait vivre au quotidien.

De plus, il n’y avait pas non plus de place dans l’exercice pour intégrer ses amis et sa communauté, qu’elle considère aujourd’hui comme sa vraie famille. En d’autres termes, l’exercice avait une vision archaïque et hétérocisnormative de la famille. Sa colère était certes exprimée avec intensité. Mais elle était légitime. Dans mon silence plein face à cette interaction, j’ai réalisé que ce qu’elle a exprimé ce jour-là ne m’avait jamais traversé l’esprit auparavant.

Le fond plutôt que la forme

Cette année, j’ai enseigné à l’université. J’estime que de recevoir la colère d’un.e étudiant.e, c’est avoir une porte d’accès à une partie de son histoire. Je n’interdis aucun sujet dans ma classe, même ceux qui peuvent me provoquer un certain stress en raison de leur sensibilité. C’est souvent là que résident les plus grands apprentissages et les conversations les plus intéressantes. L’engagement des étudiant.es est d’autant plus grand lorsque l’on aborde des sujets d’actualité.

Parfois, il vaut mieux se concentrer sur le fond du message qui nous est transmis plutôt que de figer sur la forme de celui-ci. Il n’y a pas toujours une manière « propre » ou « parfaite » d’exprimer sa colère lorsque l’on est habitué de se faire déshumaniser.

Il faut comprendre que les étudiant.es qui remettent en question certaines choses en milieu universitaire exercent, eux aussi, leur liberté d’expression. C’est un droit qui va dans les deux sens, tel un vase communiquant. Critiquer n’équivaut pas à « canceller ». Peut-être que ceux qui s’agitent en criant à la censure sont des personnes en position de pouvoir, trop habitués de discuter avec d’autres personnes en position de pouvoir, sans réaliser qu’ils évoluent en réalité dans une bulle.

L’autocensure – telle que répertoriée par un récent sondage réalisé par la Commission Cloutier sur la liberté académique auprès de professeur.es et de chargé.es de cours –  n’est pas forcément une chose négative. L’autocensure est nécessaire dans une société, dans une certaine mesure, pour pouvoir vivre en collectivité. Ça s’apparente à avoir de l’empathie et une certaine éthique. Vouloir dire tout ce que l’on pense à n’importe quel prix, même si c’est au détriment d’autres personnes, est davantage ce qui me trouble. D’où viennent ce besoin et cette obsession de vouloir à tout prix prononcer le « mot en haine » ?

Enfin, je m’explique très mal pourquoi on persiste à ne pas entendre la voix d’étudiant.es et professeur.es racisés qui ont étudié les questions de l’équité et de la diversité en milieu universitaire au Canada notamment dans les médias. Il me semble qu’ils en auraient long à dire.

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