Le Sportnographe

Vous êtes NietzsCHéen

Vous êtes NietzsCHéen

Pour pouvoir avancer dans la vie en bonne santé mentale, il ne suffit pas de causer pour la cause lors de la journée organisée par Bell une fois par année. Non. Selon Friedrich Nietzsche (1844-1900), il faut d’abord savoir oublier.

L’oubli, pour le philosophe allemand, c’était même une condition du bonheur. Je ne sais pas si je suis malheureux, mais je vais vous faire une confidence : je me rappelle de tous les numéros des joueurs de Canadien de l’édition 1985-1986, celle-là même qui a remporté la Coupe Stanley contre Calgary. J’avais 9 ans.

Les voici; j’y vais de mémoire. Mats Naslund (26), Bobby Smith (15), Larry Robinson (19), Kjell Dahlin (20), Guy Carbonneau (21), Ryan Walter (11), Bob Gainey (23), Mike McPhee (35), Mario Tremblay (14), Stéphane Richer (44), Chris Nilan (30), Chris Chelios (24), Lucien DeBlois (27), Tom Kurvers (18), Gaston Gingras (29), Brian Skrudland (39), Peter Svoboda (25), Sergio Momesso (36), Mike Lalor (38), Randy Bucyk (22), Craig Ludwig (17), Rick Green (5), Steve Rooney (28), Serge Boisvert (12), Claude Lemieux (32), Patrick Roy (33), John Kordic (31), Dominic Campedelli (40), Alfie Turcotte (8), David Mailey (8), Shayne Corson (34), Steve Penney (37) et Doug Soetaert (1).

À ma défense, j’étais victime d’intimidation à l’école primaire, il fallait bien que je me trouve des choses auxquelles penser lorsque je me faisais battre par mon homonyme. Rien d’exceptionnel là, toutefois; c’est la bonne vieille technique des peuples «dits»primitifs qui, alors qu’ils se faisaient torturer, séparaient leur corps d’avec leur esprit pour en arriver à avoir du fun dans leur tête tout en se faisant mutiler en malade.

Cela étant dit, quand on regarde l’alignement de Canadien de 1985-1986, on se rend compte que le bon vieux Aristote avait vu juste en disant que le tout est plus grand que la somme des parties. En effet, le nombre de matchs en saison régulière était fixé à 80 à l’époque. Et Canadien a terminé la saison avec 87 points.

Mais surtout, je ne cesse de me demander ce qui serait arrivé à mon Canadien si quelques années plus tôt, en avril 1981, Don Cherry était devenu son entraîneur-chef, tel qu’anticipé.

Eh oui, Don Cherry fut, à l’époque, pressenti pour coacher Canadien. Photo: Getty Images

Pardon, me demandez-vous? Je vous rappelle que je suis probablement un être malheureux qui se souvient de tout. Eh oui, Don Cherry fut pressenti pour coacher Canadien; Claude «Piton» Ruel était alors en poste et des rumeurs de congédiement se faisaient persistantes. Je me rappelle d’ailleurs qu’à la garderie, les parents jasaient beaucoup de ça entre eux quand ils venaient nous chercher. J’ai même retrouvé un article de La Presse, daté du 14 avril 1981, au titre très clair : «Don Cherry deviendra entraîneur du (sic) Canadien», signé de la plume d’Yves Létourneau.

Vous savez, ou pas, mais Nietzsche affirmait qu’il faut, pour être heureux, digérer les informations traumatisantes et les faire passer du stade de la conscience à celui de l’inconscience, sinon, c’est la folie à coup sûr. C’est ce qu’il appelait l’oubli positif. Je vous félicite, puisque c’est ce que vous semblez avoir été en mesure de faire, car qui se souvenait de cette nouvelle?

À l’inverse, Platon était plutôt un adepte de la théorie de la réminiscence, idée selon laquelle la connaissance, c’est se souvenir, se remémorer, bref, ne pas oublier. Désormais, appelez-moi Jean-Philippe Platon. Je sais tout, mais je suis malheureux.