Retrouver ses réflexes
Enseignante en éducation physique et à la santé, j’ai donné des cours pendant trois ans à des élèves inuit dans un petit village du Nunavik. Complètement déconnectée de la réalité et de la civilisation jusqu’à il y a trois semaines à peine, je tente de me réhabituer à l’urbanité, aux foules et aux températures au-dessus de 15 oC.
Août 2008, porte 17 de l’aéroport Pierre-Elliott Trudeau (celle où on se rend en marchant longtemps), je quitte le «sud» pour m’envoler vers le nord, le grand. Là-bas, entre les lacs et la toundra, m’attend un village de 309 habitants, Tasiujaq (Qui ressemble à un lac). Bordé d’un côté par une chaîne de collines rocheuses que les qallunak (les non-Inuits; de qallu : sourcils, et nak : gros ventre; les premiers Blancs à être allés visiter le Nord devaient avoir de gros sourcils et de gros bedons…) appellent la «Inuksuk trail» et de l’autre par le Bassin aux Feuilles, reconnu pour ses marées exceptionnelles qui dépassent souvent les 15 m, Tasiujaq sera mon home pour les trois années à venir.
Fraîchement débarquée, je me fais accueillir par les Tasiujaq-miut (habitants de Tasiujaq), qui sont venus voir qui seront les nouveaux enseignants de leurs enfants. Tous me serrent la main chaleureusement, en souriant largement. «Saimau» (bienvenue), qu’ils me disent. «Hi!» que je réponds. Je me sens immédiatement à la maison. À partir de ce moment, le sud, pour moi, débutera à Fermont.
Les sudistes ont une vision pessimiste et folklorique de ce qui se passe au nord du 55e parallèle. Difficile de les en blâmer; chaque fois qu’on parle des Inuits dans les médias, c’est pour relater leurs problèmes sociaux, dont l’alcoolisme et la violence. Avant de partir, j’ai entendu moult légendes boréales citées par n’importe qui ayant un beau-frère qui connaît quelqu’un qui est allé au nord et qui a dit que ce n’était pas évident de vivre avec les Indiens. Premièrement, ce ne sont pas des Indiens, ce sont des Inuits. Et si je m’étais fiée à tous ces récits semi-fondés, je serais sagement demeurée dans le confort de mon condo, du système d’aqueduc et des routes pavées, me privant ainsi de rencontres enrichissantes, d’échanges culturels et de la découverte d’un peuple généreux pris dans un conflit opposant le confort du mode de vie des Blancs aux traditions inuits.
Le Nord, c’est entendre «Nancy-ngai» de la bouche de tous ceux que je croise quand je marche dehors. C’est moi qui réponds : «aa.» C’est ralentir le pas. C’est regarder la toundra changer de couleur à l’automne et se rouler dedans pour s’imprégner de son odeur. C’est interrompre son cours parce que le troupeau de tuktuk (caribous) passe dans le village. C’est rouler cinq minutes en sikitu (motoneige) pour se retrouver au milieu de nulle part et se sentir très, très petit. C’est perdre la notion du temps. C’est apprendre à pêcher sur la glace, sur le ventre, en giguant sa ligne dans un trou creusé avec un tuk (grande tige à l’extrémité pointue). C’est surveiller une récréation à -56 oC. C’est écouter ses élèves imiter le bruit des nirqlik (bernaches) au printemps. C’est se sentir membre d’une grande famille et retrouver ce que c’est que de vivre en communauté. Le Nord, ça te replace les valeurs, tsé.
Trois années sont passées avant que je me retrouve de nouveau à la porte 17 de l’aéroport, mais en sens inverse. De retour dans la métropole et son anonymat, je tente désormais de me réapproprier mes réflexes urbains tout en gardant mes acquis nordiques. Je suis, à mon tour, en plein conflit intérieur.
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.