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Exclure le mercure

Un mois s’est écoulé depuis que j’ai quitté ma communauté inuite d’adoption. Si l’adaptation va bon train, le choc thermique, quant à lui, est encore bien présent.

J’ai chaud. Tout le monde a chaud. Mais j’ai plus chaud. Oui. Plus. Parce que mon corps n’a pas encore compris qu’il n’a plus à se prémunir contre les grands froids et doit maintenant s’adapter aux vagues de chaleur. J’ai le thermostat déréglé.

Le 27 mai dernier, je pique-niquais dans la neige avec mes «salopettes» et mes bottes. Il y a un mois, je portais une tuque. Maintenant, je tente de trouver le juste-pas-assez-de-vêtements convenable pour vivre en société sans me liquéfier.

La température est toujours au cœur de nos préoccupa­tions. On préfère parler du temps qu’il fait plutôt que du temps qui passe. Au nord, on vit au rythme du temps qu’il fait et on fait fi du temps qui file. Hier n’existe plus, demain n’existe pas encore. Aujourd’hui, il fait soleil, il n’y a pas de vent, on peut donc aller pêcher.

Au Nunavik, on devient «météo-dépendant». Le temps chan-ge sans avertissement. Les Inuit ont gardé de leur mode de vie nomade une entente non écrite avec la nature qui fait en sorte que le village se vide au cours d’une journée ensoleillée, parfaite pour camper dans la toundra, pour faire le plein de petits fruits et de poisson frais. La majorité des gens ne se présenteront pas au boulot et personne n’en fera de cas. C’est comme ça. On t’offre une belle journée, tu en profites. Taima (c’est tout).

À l’inverse, quand c’est un blizzard qui s’abat, il n’y a pas grand-chose à faire que d’attendre que ça passe et d’économiser l’eau. Le pergélisol rendant impossible la création d’un système d’aqueduc, chaque maison est dotée d’un réservoir d’eau propre et d’un d’eaux usées qui sera rempli et vidé chaque jour. Au cours d’un blizzard, donc, lorsque tu as l’impression que ta maison est trempée dans un verre de lait placé sur une sécheuse en marche, il est impossible de voir ta propre main. Le camion d’eau ne passe pas. Exit les douches et la vaisselle. Et personne n’en fera de cas. C’est comme ça. Taima.

Par une journée de grands vents, les avions ne décollent ni n’atterrissent. Aucune route ne relie les communautés du Nunavik; l’avion devient le lien entre les villages et le monde extérieur. Dans ce cas, il arrive que la commande d’épicerie ne soit pas livrée comme prévu. On gratte alors les fonds de tiroirs, ou invite les amis pour un pot-luck et ou transforme ce contre-temps en prétexte pour se réunir. Il est aussi possible de rester cloué au sol le jour du départ, de ne pas retrouver ses proches ce jour là. On aura un autre vol. Personne ne s’en fera avec ça. C’est comme ça. Taima.

Quelque fois, c’est plus tragique. Il y a deux ans, une jeune femme a accouché prématu­rément. Si la température l’avait permis, l’avion Médi-Vac serait venu chercher la mère et l’enfant, et elles auraient reçu les soins nécessaires. Dehors, c’était le blizzard. Trop risqué. La petite a cesser de respirer deux heures plus tard.

Avoir une entente avec la nature, c’est aussi lui permettre de scrapper tes plans de vie.

Ici, on consulte Météo éclair frénétiquement, on laisse un avertissement de chaleur accablante ruiner ses plans et on rage d’avoir prévu des activités intérieures alors que, finalement, le soleil brille. Pourtant, on peut quand même flusher sa toilette, se rendre au marché et voir ses enfants grandir.

J’ai chaud. Mais je ne m’en fais pas avec ça. C’est comme ça. Taima.

– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.

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