Leçon arabe de démocratie
Fin des années 1980, j’assistais à mon premier cours universitaire à Fès, la capitale spirituelle du Maroc, mais aussi le cœur de l’extrême gauche des campus du royaume.
Ce matin-là, Driss Khrouz, une sommité parmi les économistes arabes, introduisait le sujet de l’économie politique. Soudain, un branle-bas de combat a secoué l’entrée de l’amphithéâtre. En un clin d’œil, des militants basistes, c’est-à-dire des membres d’un groupe progressiste d’extrême gauche, se sont présentés vers l’avant. L’un d’eux a viré l’éminent professeur pour s’emparer du micro. Il s’est lancé dans une diatribe contre le régime et l’impérialisme.
À longueur de journée, on avait droit aux discours-fleuves des révolutionnaires. Plongés dans cette ferveur, on avait l’impression que la République était à deux coins de rue. Une liberté de parole qui contrastait avec l’atmosphère de plomb qui dominait le pays.
À l’époque, deux courants menaient une bataille sans merci pour contrôler les campus marocains. Les basistes, avec certaines voix de la gauche réformiste, chassaient les islamistes comme la vermine!
Pour les basistes, un révolutionnaire est d’extrême gauche, sinon, il est une création du régime et a un agenda caché. Celui des islamistes étant obscurantiste, il fallait l’anéantir, sans merci!
Le soir, les basistes organisaient des cercles pour endoctriner les nouveaux. Les vastes allées de l’université, magnifiquement meublées d’arbres, se muaient en un gigantesque forum de «discussion» à ciel ouvert, mais à sens unique. Dès qu’un intervenant «déraillait», une milice mobile du recadrage idéologique le réduisait insidieusement au silence. Les soupçons de noyautage plongeaient le campus dans la paranoïa!
Il n’y avait ni véritable débat ni démocratie. Il y avait ceux qui occupaient le campus contre ceux qui le convoitaient. La guerre!
Interdits de cité, les barbus préparaient chaque année des coups d’éclat. Le mot se passait sans cesse sur l’imminence d’une attaque. Quand les cris stridents des militants de gauche déchiraient le silence de l’aurore, c’est que les islamistes étaient passés à l’action.
Des barbus débarquaient des quatre coins du royaume pour prêter main-forte à leur avant-garde étudiante. Des maçons, des menuisiers et des gros bras des masses populaires prenaient d’assaut le bastion des «adorateurs de Satan».
Lors d’une descente nationale, le campus virait au champ de bataille. La police brillait par sa neutralité passive. Elle laissait passer les «assaillants» et cueillait allégrement les gauchistes qui fuyaient un carnage.
Et ce qui devait arriver arriva. Vers la fin de la décennie suivante. La branche jeunesse du «tea party» des islamistes, les nouveaux anti-impérialistes, s’est emparée de la majorité des campus marocains! Dix ans après, leurs aînés modérés étaient au pouvoir à la tête d’une majorité nouée en partie avec d’anciens basistes et militants de la gauche réformiste.
Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.