Bonne chance, les amis
Ça fait toujours sourire. En auto, sur un coin de rue, à une lumière rouge, voir une trâlée de p’tits culs de quatre ans qui se tiennent la main. Des tuques trop grandes, des mitaines qui pendent. L’esprit perdu dans un nuage en forme de peanut, la monitrice qui crie : «Allez les amis.» Les amis…
1987. Avant l’internet. Avant les cellulaires. Avant Starbucks. Lorsque entendre «Le Canadien se bat pour faire les séries!» était aussi absurde qu’entendre «Va fumer dehors!» J’avais quatre ans. Déjà, j’étais au courant du gros projet. «Benoit, lève la main avant de parler! Benoit, prête le camion! Benoit, n’aie pas peur du nouveau, y’est différent, pas méchant. Benoit, va t’excuser! Benoit, bois pas la gouache!»
Je sais pas pourquoi. Ça me semblait un beau projet. Je ne savais pas qui en avait eu l’idée. Y en a qui disait que c’était Jésus, d’autres Janette Bertrand ou Passe-Partout. Honnêtement, je m’en foutais. Moi, tant qu’on me laissait être ouvrier sur le projet, je restais tranquille. Quand je sentais, voyais une injustice, une stupidité qui nous éloignait du plan, je devenais, comment dire… tannant. Parfois baveux… souvent baveux. Le problème était que la plupart du temps, les adultes étaient les plus perdus. C’était frustrant. Ce l’est toujours. «Lève la main avant de parler!» Rendu à la maison, le sage adulte a autant d’écoute que des chroniqueurs sportifs. «Prête ton camion!»
Ça souhaite la mort par électro-couilles pour une place de parking. «N’aie pas peur du nouveau!» Ça change de coin rue à la vue d’un jeune Noir, ça varie son opinion sur le monde arabe selon l’humeur de Gilles Proulx.
La, LE problème, je suis un adulte. Je ne suis plus simple ouvrier, je suis contrôleur de chantier. C’est de la responsabilité. Je goûte au «Fais ce que je dis, pas ce que je fais.» Ça goûte mauvais quand on se le fait dire à quatre ans, mais c’est pire quand on le dit à 28 ans. Ça a un goût… d’échec.
C’est quand même libérateur. La trâlée de p’tits culs à côté de mon auto a maintenant la pression du monde idéal, pu moi. Moi, je vais faire comme tout le monde, comme à chaque génération. Bâtir un monde idéal avec plus de leçons que de modèles. Bonne chance, les amis.
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.